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Sophie Buyse - Écrivain 
Sophie Buyse - Psychologue
- Le Relais Enfants Parents - Enfants en prison - Les neuf portes de la prison
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- Deuil et traumatisme auprès de rescapés post-attentat - Le souffle thérapeutique - La connaissance par les arbres
Le CV de Sophie Buyse

Les neuf portes de la prison


En franchissant la première porte, le monde réel recule, il demeure à l'extérieur, loin derrière soi.

Traversant la deuxième porte, deux mains vous fouillent et vous déshabillent pour endosser l'habit carcéral.

À la troisième porte, l'identité du passé est abandonnée: famille, amis, foyer, travail.

À la quatrième porte, l'existence se restreint aux murs blancs, aux barreaux, aux parlophones, aux clés qui crépitent.

À la cinquième porte, une caméra guette et une gardienne veille à son poste de guet.

À la sixième porte, la honte enserre la gorge et les remords coupent le souffle.

À la septième porte, le jour s'obscurcit et parcourant les couloirs étroits du dédale piranésien, la vie défile en accéléré, rythmée par les geôles closes sillonnant votre trajectoire.

À la huitième porte, le temps est agencé, ordonné, débité: heure du lever et du coucher, heure des repas, heure du bain et de la promenade.

La neuvième et dernière porte ouvre la cellule de votre gestation pénitentiaire, elle entraîne la perte de toute autonomie, provoque la régression fotale dans cette matrice sans issue.

Dalila a franchi la neuvième porte, vous l'aviez peut-être aperçue dans les couloirs d'un métro, posant dans une attitude de madone, le sein tendu contre les lèvres de l'enfant, une main implorante, les larges jupons colorées déployés sur le sol. Aujourd'hui Dalila et son bébé se trouvent au chaud, elles ont échangé leur vie nomade, vagabonde contre les murs étroits d'une cellule de la prison de Berkendael. Les gens du voyage séjournent parfois en détention et partagent la petite unité carcérale réservée aux mères détenues avec de jeunes femmes toxicomanes accompagnées de leur nourrisson qui, lui aussi est en sevrage des drogues ingérées par sa mère durant la grossesse. Elles côtoient également des « sans papiers », le regard égaré comme si la prison venait soudainement leur arracher une ultime identité, ou bien encore des sud-américaine enceintes, choisies par les trafiquants comme « mères porteuses » d'héroïne ou de cocaïne, dans l'espoir de les voir traverser plus aisément la frontière, le ventre rond.

Séma apprend à marcher, traverse la cellule fièrement sous les yeux éblouit de sa mère; en quelques pas maladroits, elle quitte la porte close et s'élance vers la fenêtre, ses petites mains s'agitent comme des marionnettes par delà les barreaux. L'espace confiné de la cellule se réduit à la trajectoire délimitée par les deux lits, les armoires, le réfrigérateur, la télévision, la toilette et le lavabo. Dalila dit que la petite dors dans son lit la nuit et qu'elle la console de sa solitude, de la séparation douloureuse du papa qui est dans une autre prison et de l'attente du procès qui les angoisse. Elle se sent coupable d'avoir entraîné son enfant dans ce lieu, alors, pour réparer sa faute, elle la couvre de baisers, lui parle constamment comme si ce petit enfant devenait l'interlocuteur privilégié, s'adressant à elle comme à une adulte, une confidente, un amoureux. Sema devient dépositaire de toutes les émotions de sa mère, ses peines, ses angoisses, son espoir, son désespoir, sa honte. Elle est le bébé parfait, idéalisé, réparateur des chagrins liés à l'isolement. La réclusion des ces deux êtres, qui, au fil des mois, fusionnent et semblent ne former qu'un seul corps unit derrière les murs devient une sorte d'état de grâce inattendu et insolite, dans un tel lieu.

« Séma m'aide à vivre et à supporter cet enfer. Je passe beaucoup de temps à m'occuper d'elle, la soigner, la laver, l'habiller. Parfois je change ses habits à divers moments de la journée pour passer le temps, pour la toucher, la caresser ». Ce trop d'amour, ces soins constants destinés à combler l'absence d'activité de la maman et sa détresse psychique peuvent devenir intrusifs, envahissants et, par moments, étouffer l'enfant qui se débat, éprouvant soudain le désir d'échapper aux bras de sa mère toujours plus exclusifs.

Ainsi, chaque matin, Sema retrouve un souffle de liberté quand une volontaire de l'association « Relais Enfants Parents » vient la chercher à l'accueil de la prison et la conduit jusqu'à la crèche « Heureux-bébé » qui s'est offerte à prendre en charge les bébés dont la mère est en détention à la prison de Berkendael. Grâce à la bienveillance des puéricultrices de la crèche Sema passera une journée semblable à celle des autres petits enfants dont les parents travaillent et elle n'aura pas à souffrir des longues journées d'enfermement.

Alex, deux ans et demi, a ses deux parents en détention. Il n'avait que quelques mois quand, tous deux ont été incarcérés et la prison est devenu son univers à part entière. Chaque nuit, une surveillante est chargée de vérifier la présence de la détenue en cellule, elle allume et soulève l'oilleton. Pendant sa ronde nocturne, une surveillante nous a confié qu'Alex se réveillait chaque fois que la lumière envahissait la pièce. Elle nous dit: « il est marqué! » et ajoute que l'enfant demande souvent pourquoi la lumière s'allume et s'éteint. Il observe les portes avec insistance et demande si elles sont ouvertes ou fermées. Dans les couloirs du cellulaire, il se dirige vers les cellules d'autres détenues; certaines lui ouvrent la porte, d'autres non. Ce petit garçon blond est la « vedette » de la section des mères, il attire tous les regards, les bras se tendent vers lui et les surveillantes se permettent des marques d'affection et de tendresse qu'elles s'interdisent à l'égard des mères.

Alex a atteint l'âge limite autorisé pour rester auprès de sa mère en cellule. Le premier congé passé chez les grands-parents fut considéré comme de véritables vacances. L'enfant découvrait la liberté, les parcs, les automobiles, les grands espaces etc. mais lorsqu'il réalisa, après avoir vécu en étroite fusion avec elle en cellule, que ses visites auprès de sa mère s'étaient désormais réduites à une heure trente car il était devenu « trop grand », l'enfant sombra dans une profonde détresse. Durant le temps de visite, il demanda pour se rendre aux toilettes: puisque sa mère n'avait plus le droit de l'accompagner, il y fut mené par l'animatrice de l'Espace-Enfants et une fois sur la toilette, il se bloqua, ne parvenant pas à se libérer. Si l'animatrice amène un petit pot dans la salle de visite auprès de la mère, l'enfant peut enfin se soulager. Les grands-parents signalent qu'Alex souffre de constipation depuis qu'il ne vit plus aux côtés de sa mère en prison. Durant les premiers mois qui suivirent sa libération, l'animatrice du Relais Enfants Parents raccompagnait Alex après la visite chez ses grands-parents. L'enfant qui s'était retenu d'aller aux toilettes pendant plusieurs jours, éprouvait subitement le besoin de déféquer dès qu'il se retrouvait sur la rue, à la sortie de la prison. Exprimait-il, par ce langage du corps, qu'il tentait de garder à l'intérieur de lui-même, des parties « maman » intériorisées et qu'il ne parvenait à s'en détacher qu'après avoir retrouvé sa mère et l'avoir, en quelque sorte, incorporée à nouveau.

Tatiana n'a pas pu garder ses enfants auprès d'elle, ils ont plus de deux ans et elle ne voulait pas séparer les aînés du plus petit de 20 mois. Chaque mercredi, la grand-mère qui a la garde des trois enfants de sa fille incarcérée, les amène à la visite spéciale pour les enfants organisée par le Relais Enfants Parents. Pendant cette visite à « l'Espace-Enfant », les petits ont droit à une visite, seuls avec leur père ou leur mère, ce qui leur permet de profiter d'une intimité privilégiée, et d'éviter ainsi que le temps de parole des visites familiales ne laisse les enfants à l'écart. La salle a été aménagée de jouets et aussi d'un petit coin munis de coussins leur permettant de retrouver des moments de tendresse et de jouer à « faire dodo » ensemble alors que la prison les prive de leur maman chaque nuit.

Alberto, 7 ans, vérifie si maman n'a pas de coups sur le corps, de traces de blessures aux poignets car il s'imagine que peut-être des surveillants frappent sa mère comme dans les films ou bien ce livre qui représentent le bagnard enchaîné, un boulet aux chevilles. Tatiana le rassure en disant qu'on ne lui fait aucun mal, qu'elle est nourrie normalement et non pas au pain sec et à l'eau, qu'elle peut aussi « cantiner » pour acheter des friandises à ses enfants. En distribuant les biscuits et les chocolats aux enfants, elle a soudain l'impression que ce sont eux qui sont affamés: ils se jettent sur la nourriture comme si cette boulimie allait combler le grand vide ressenti durant les longues absences de la maman à la maison.

Sonia, 10 ans, dit qu'elle aide beaucoup mamy a la maison depuis le départ de sa maman pour la prison: « c'est moi qui change les couches du bébé, j'aide Alberto pour ses devoirs et je prépare le repas avec mamy . » La petite fille est « adultifiée »: occupant le rôle de sa maman pendant la détention, elle n'a plus le temps de jouer et ses résultats scolaires ont beaucoup chuté.

Tatiana est préoccupée: sa fille est encore une enfant et pourtant son regard grave a déjà perdu l'insouciance de l'enfance. Sonia demande à sa mère de la coiffer et de tresser ses longs cheveux noirs, ainsi elle retrouve les gestes tendres qui les rapproche et se rassasie de ces furtifs moments où sa mère ne s'occupe que d'elle.

Voilà déjà six mois que Tatiana est en prison, les enfants ont l'impression que le temps n'en finit plus, ils ont peur que leur mère ne sorte plus jamais. Au début, ils ont cru que maman allait vite rentrer mais maintenant, ils doutent. Alberto s'emporte et dit: «Maman, je vais rester à ta place à la prison et tu vas sortir » puis pris d'émotion, il lui raconte ses cauchemars « je rêve de monstres qui viennent me chercher! »

Le dernier quart d'heure de visite, le groupe d'enfants devient très nerveux, la cérémonie des adieux devient interminable et bouleversante. Les surveillantes arrivent pour emmener les mamans vers leurs cellules et les embrassades se transforment en pleurs, en tragédie. Un tout petit trottine derrière sa mère et se cache derrière son tablier de détenue pour pouvoir rester avec elle et tenter de partir dans le cellulaire à sa suite. « Il voudrait voir où maman dors » dit son frère. L'arrêt de la visite, après une heure trente, tombe comme un couperet. L'enfant se jette au sol face à la porte derrière laquelle sa mère a disparu et se débat en hurlant.

L'animatrice du Relais Enfants Parents qui connaît bien chaque enfant et leurs mères, les rassemble tous pour un dernier au revoir, derrière la vitre qui les sépare, ultime confrontation déchirante mais inévitable. Le chagrin et la tristesse doit pouvoir sortir, ils sont aussi un grand témoignage d'amour. Tout le petit groupe, se dirige ensuite vers la sortie et l'animatrice sait qu'au moment de traverser la cour d'entrée, les enfants ivres de liberté se précipitent au dehors comme s'il sortait d'une cage. Elle doit serrer la main des plus jeunes qui tomberait au sol dans l'agitation si on ne les retenait pas.

En rue, devant la prison, les familles viennent rechercher leurs bambins aux yeux rougis et aux joues en feu. C'est là que l'un d'eux sort du fond de sa poche, une petite voiture qu'il a subtilisée dans la prison. Et pourtant, ce n'est pas du vol, il s'est emparé de l'objet que maman à tenu dans ses mains. La petite voiture continue au dehors à maintenir le lien avec maman et lui permet de se souvenir qu'ils ont joué à deux jusqu'au prochain mercredi.



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