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Carnet de voyage
à Louxor

2014


Plusieurs fois par an Sophie Buyse part écrire dans des lieux qui l'inspirent et guident son écriture. Elle a voyagé au Mexique, au Ghana, au Pérou, en Italie, en France et à la Docherie en Belgique.
Pour l'écriture du roman "Amour et Kabbale" elle est allée plusieurs fois en Israël et en Égypte. Lors de son séjour à Louxor en avril 2014, elle a adressé des lettres à ses amis qui ont été regroupées dans ce carnet de voyage.


Sautez vers les différentes lettres :

  1       2       3       4       5       6       7       8  


1


me voilà arrivée à Louxor après un voyage très éprouvant, départ à 4h30 de chez moi et arrivée à minuit à Louxor car j'avais une escale au Caire de plus de 7 heures avant la correspondance. J'ai attendu dans l'immense aéroport désertique du Caire car il n'y a plus aucun touriste en Egypte et c'est un désastre pour eux mais un régal pour moi ! En fait, c'est le moment idéal pour venir et profiter de toutes les activités sans foule, sans file dans les plus beaux sites archéologiques. Ceux qui ont essayé de me dissuader de venir se sont bien trompés car je ne ressens aucune menace ici. Comme je suis une femme seule, j'ai chaque fois un guide avec moi mais je pourrais tout aussi bien circuler en tenue correcte seule dans certain quartier de Louxor. Je compte d'ailleurs louer un vélo et me promener dans les environs et le long du Nil.

Ma première journée était déjà très intense, ce matin, en commençant par la visite de la maison de Carter. Le temps était suspendu et les meubles ou objets de l'archéologue n'avaient pas quitté leur place depuis près de 100 ans. Il n'y avait aucun touriste à part moi et le guide Yasser qui est un bel égyptien très sympathique et qui connait absolument tout en ce domaine car il a étudié histoire de l'art et l'archéologie de son pays. Il a immédiatement reconnu la fleur de vie à mon cou qui est aussi gravée sur un temple. Après cette entrée en matière dans la demeure du découvreur de la tombe de Toutankhamon nous avons été à Medinet Habou, le temple de Ramsès III, 1200 avant JC, une merveille où toute la symbolique égyptienne a défilé sous mes yeux, gravée sur les parois et les colonnes. Ces visites sont sur la rive ouest du Nil où je loge et qui est la rive du couché du soleil et des tombes royales alors que la rive est, du lever du soleil rassemblait les activités liées à la vie ainsi que les temples de Karnak et de Louxor. Le Nil est silencieux, sans les bateaux, tous à quai, et la ville aussi est désormais réservée à ses habitants un peu déprimé, ils n'ont même plus l'énergie de me pourchasser pour me proposer quelque chose, comme s'ils avaient capitulé. J'ai mangé dans un restaurant vide et c'était copieux et délicieux pour 8 euro à deux, avec le guide de l'après midi qui était venu me chercher hier à l'aéroport et à qui j'avais fixé rendez-vous pour aller faire des courses au supermarché l'après midi. Avec lui, Assan, je parle mon anglais approximatif mais on arrive à se comprendre. Il parle beaucoup des problèmes dus à l'absence de touristes et il regrette Moubarak…
    Tout ce qui concerne l'archéologie, je le ferai avec Yasser et ce qui est plus organisationnel avec Assan car il a une voiture. Les deux semblent honnêtes et je les paye 20 euros pour 4 heures de travail ou 35 la journée, c'est très raisonnable. Evidemment, ils m'emmènent aussi chez leurs copains pour que d'autres en profitent un peu. Ils se doutent que s'ils sont indélicats, ils perdent une cliente potentielle qui sera là deux semaines, ce qui est une manne assez rare.

L'appartement est très grand, avec deux chambres et confortable et le lit est bon. Il y a deux terrasses et deux jardins très agréables. Tout ce luxe pour 250 euros les deux semaines ! Il y a deux égyptiens qui sont les gardiens de la propriétaire anglaise et qui n'ont pas la primauté avec moi pour faire le lift ou les visites mais je ne peux pas satisfaire tout le monde sinon après une semaine je serai fauchée.
    Hier soir, j'étais épuisée par ce voyage dans des conditions quand même très éprouvantes et je ne savais pas qu'après minuit, ils coupent l'eau et qu'on n'a plus qu'un mince filet pour se laver. J'ai paniqué pensant que tout le séjour serait à ce régime mais le lendemain matin, j'ai vu que c'était rétabli.
    Le matin, j'ai été un peu réveillée par les prières mais ce n'est pas trop fort et cela ne me dérange pas. A Istanbul c'était insupportable car c'était des hauts parleurs tonitruants à côté de mon hôtel.

Mon séjour n'a rien à voir avec celui que j'avais effectué il y a quatre ans, j'étais dans un magnifique hôtel de luxe sur la rive Est. Maintenant, je voyage comme je suis, en vivant le plus possible comme eux, dans un quartier populaire mais agréable, entourée de bananeraie et de champs.
    Le soir, la température est un peu fraiche et il n'y a pas trop de moustiques. En fin de matinée, le soleil tape déjà beaucoup mais il se couche vers 18h.
    Demain, je profite encore du guide français pour toute la journée car il part au Caire pour guider un couple de français dans le désert et aux pyramides toute une semaine. Donc, je vais visiter toute la journée des sites et j'écrirai à partir de lundi. Je veux d'abord me nourrir de l'énergie de cette ville. Elle est forte de ses fragilités, elle est noble et fière même désertée par les touristes. La dépression de la population et le manque de travail leur demande de puiser dans leurs propres ressources et créativité, sans dépendre du touriste. En fait, pour survivre à cela, il faut innover, se surpasser et ne pas garder une mentalité d'égyptien vivant grâce aux étrangers. C'est cela qui va leur permettre de se redresser après la crise, d'ouvrir d'autres voies que celles liées au passé, à un argent qui venait d'un patrimoine archéologique déterré, de tombes profanées et exhibées… Je ne doute pas qu'il y aura un sursaut chez eux et c'est déjà le cas.

Pour moi, c'est particulièrement insolite de me trouver dans cette période de grand vide, peut-être que cela rencontre quelque chose de vide en moi aussi, d'abandonné, d'éteint comme les lumières des routes qui ne s'allument plus le soir, me disait Assan ou l'eau du bain qui s'arrête la nuit. Restriction, en fait j'aime ce Tsimsoun, ce retrait, comme l'appelle les kabbalistes.

Je croyais que les égyptiens n'aimaient pas les chiens, mais il y en a plein ici et beaucoup d'ânes sur les routes, des petits chevaux maigres. Ils n'ont pas l'air si mal en point ni maltraités comme on le raconte. Ceci dit Isis est quand même mieux chez ma mère et j'ai plus d'autonomie pour circuler sans elle.

Le Nil est puissant, son delta ressemble au triangle de la femme, son mont de vénus, la clé de vie égyptienne : ank représente le Nil et ces deux rives, l'une pour la vie et l'autre pour la mort, mais les deux ne forment qu'un. Nous avons aussi cette clé de la vie en nous. Nous sommes clé pour ouvrir surtout la serrure de nous-mêmes pas pour nous refermer.

Là il y a maintenant une panne de courant dans la ville et je suis dans l'obscurité, sans bougie… Quand ce sera rétabli, je pourrai envoyer cet email à vous tous.





2


Quel bonheur de trouver dans les supermarchés de Louxor des fruits et des légumes naturels, ils sont un peu difformes, les citrons minuscules, les carottes ont des formes de cônes, les concombres ressemblent au long sexe effilé du dieu Min toujours en érection même si au fil des siècles les catholiques et les coptes effaçaient son membre des bas reliefs puis les femmes égyptiennes qui s'en emparaient pour accroitre leur fécondité… Des personnages ithyphalliques se retrouvaient aussi sur les gravures rupestres du néolithique ainsi que les mêmes barques pour emporter la dépouille funéraire dans l'autre monde à la différence qu'en Suède on n'a pas effacé le sexe des pierres et que ma main à pu les caresser en réalisant les frottages à Vitlycke avec le groupe d'archéologues amateurs.

En Grèce et à Rome, les sexes sont redevenus tout petits sur les sculptures, selon les époques ; et même ceux de la chapelle Sixtine ont été recouverts de caleçons !
    Les hommes et les femmes représentés sur les temples ont des silhouettes assez semblables, fines et élancées. J'ai un peu leur même constitution, petite poitrine, hanches étroites. Une touriste française dans le temple de Karnak m'a fait remarquer que ma robe orange devenait complètement transparente en contrejour… Jusque là personne ne semblait l'avoir relevé et puis les pharaons portaient aussi des vêtements transparents surtout Néfertiti. On la devine sous ses robes mais aussi Akhenaton son époux au corps disgracieux et androgyne.
    Le guide m'expliquait hier que les peintures murales étaient faites à base de pigments de lapis lazuli, souffre, charbon, granit… qu'ils fixaient à la paroi avec du blanc d'œuf et du miel. Si on lèche la fresque, elle a un goût sucré mais je n'ai pas goûté.
    Ramsès II a vécu jusqu'à 93 ans et à la fin de sa vie son visage est toujours jeune mais il a été gravé avec deux rides au cou pour montre son grand âge. Cela me fait penser à la statue du Bernin à Rome, villa Médicis « L'enlèvement de Proserpine » ou la main de l'agresseur s'enfonce dans la cuisse en marbre de la jeune femme et que son dos porte un point de beauté pour accroître l'intensité de la chair vive.

Je n'arrive pas à croire à une telle ingéniosité de construction chez ces égyptiens, c'est trop parfait pour être humain, la précision des blocs de pierres gigantesques et encastrées dans un puzzle complexe, sans erreur ! Tant d'avancée technologique et spirituelle pour après recouvrir la paroi des temples de leurs scènes de bataille, de leurs idoles, des offrandes et des sacrifices. Quel contraste entre les deux ! Leur art rejoint le sublime et l'on regrette d'y voir des mains coupées, des prisonniers ligotés, des conquêtes… Grandeur et décadence.
    Nous étions dans le Ramsessium quand la voix du muezzin a retenti et j'ai perçu un chant qui était triste, comme une complainte. Je l'ai fait remarquer à Yasser et il m'a dit qu'en effet il s'agissait d'une cérémonie funéraire qui devait sans doute se dérouler dans la mosquée proche.
    Cette nuit, à 4 heures du matin, je trouvais ce chant beaucoup moins agréable que hier quand j'étais si fatiguée par mon voyage qu'il se transformait en berceuse. J'avais laissé la fenêtre ouverte et les oiseaux du matin étaient aussi très en forme, on peut multiplier par trois du bois de la Cambre.

Demain, je ne vais pas visiter pour garder en moi les images de ces deux premiers jours et les intégrer. A trop voir, on finit par ne plus regarder, c'est comme quand je visite une exposition ou un musée trop grand et que mes yeux au-delà d'un certain nombre de chef d'œuvres ne parviennent plus à ressentir, ni à s'émouvoir. Je sature. Trop de beauté tue la beauté et j'ai besoin de voir un peu de laideur pour à nouveau me réjouir. J'ai vu les bouteilles de plastic que des touristes avaient jeté dans le temple de Karnak, j'ai vu les ordures sur les berges des petits canaux face aux maisons de terre, j'ai vu un homme couché parmi ses déchets au carrefour, j'ai vu un autre accroupi dans les buissons pour faire ses besoins et aussi un char militaire dans la ville avec un homme en mitrailleuse.





3


Une panne d'électricité vient de clouer le bec du haut parleur du muezzin et de temps en temps ça fait du bien. Il y a une panne par jour, de préférence le soir quand il fait noir… mais cela ne dure pas. Maintenant, je dors avec des boules quiès à la fois pour ne pas entendre les chiens qui aboient, les moustiques qui se sont déjà régalés de mon sang et le muezzin de l'aube ! Ils ont un chant plus mélodieux que ceux d'Istanbul mais malgré tout ça réveille.
    Avant-hier soir, j'ai été me promener seule dans le quartier construit pas l'architecte Hassan Fatty. Je suis entrée dans la mosquée déserte et j'ai un peu prié sur le tapis puis un homme m'a fait visiter les alentours et surtout m'a ouvert la porte du théâtre en plein air cadenassé parce qu'il a déjà un mur d'écroulé et que c'est devenu un peu périlleux. Tout est en terre crue et paille et c'est très beau à la tombée du jour. L'homme m'a offert du basilic, j'ai donné l'équivalent de cinq euros et il était très content.
    Hier, je suis restée à l'appartement pour me remettre un peu au travail et à l'écriture. Pour le moment, je suis encore au stade des notes et de la relecture pour me mettre dedans. Je dois passer d'une civilisation à l'autre mais il y a quand même quelques similitudes, surtout entre Akhenaton et Moïse, le livre que je suis en train de lire. Il a fait la réforme religieuse et a imposé le monothéisme, inspiré sans doute par Néfertiti sa femme qui était vrai­sembla­blement, originaire de Mésopotamie et peut-être une Hittite car elle est arrivée avec une statue d'Ishtar pour soigner les problèmes de santé de son futur époux. J'ai aussi une statuette authentique d'Ishtar qui prend soin de moi après l'avoir reprise à Guillou à qui je l'avais offerte.

Beaucoup de points communs entre les manuscrits des évangiles apocryphes de Nag Hammadi où j'irai prochainement et ceux de Quram, c'est troublant. J'ai l'impression que mon livre me conduit vers les lieux de l'écriture et de la spiritualité à chaque fois. C'est très stimulant.

Je dois être vigilante parce que mes guides sont en train de me plumer à tour de rôle, chacun faisant une propagande contre l'autre alors qu'ils pratiquent les mêmes petites arnaques qui au total s'additionnent et après trois jours, j'ai déjà explosé le budget de départ. De 30 euro par jour prévu, j'en suis à 60… et à cette allure là, je vais vite être à sec. C'est difficile pour moi de parler argent et encore plus de négocier. Ils doivent le sentir et en profitent chaque jour un peu plus. Hier, je m'étais dit, j'annonce la couleur et je ne me fais plus avoir mais j'ai de nouveau été vue ce matin. Pourtant, c'était une très belle matinée et captivante. Assan, celui qui m'a prise à l'aéroport avec son taxi est venu me chercher pour aller dans un petit marché local, typique et exclusivement égyptien, j'étais la seule touriste. On a acheté fruits et légumes et c'est Assan qui négociait les prix. Il a certainement pris son pourcentage sur les prix puisque mes courses ont coûté d'après lui 15 euro ce qui est énorme pour eux… Avec 15 euro tu manges à 4 dans un restaurant et tu passes une nuit dans un hôtel correct à deux. Je commence seulement à me rendre compte de leur niveau mais cela demande un sérieux effort d'adaptation. Une femme seule est une proie parfaite, surtout un peu naïve comme moi qui ne voit pas le mal. C'est comme si je n'imaginais pas qu'on puisse vouloir m'arnaquer et que tout le monde m'aime et veut me faire plaisir. C'est sans doute une projection à moi ou mon égocentrisme. Après, le comble c'est que je ne leur en veux pas, mais je m'en veux. Je me dis : « c'est de ta faute ! ». J'ai aussi la culpabilité du pays riche face à eux, comme si je me sentais en dette vis-à-vis de leur état de nécessité. Pourtant, je vois qu'ils ne manquent de rien et Assan construit un hôtel de trois étages, il est plus riche que moi puisqu'il s'est enrichi avec les années avant Moubarak en travaillant comme un damné. Yasser n'a pas beaucoup de moyens mais il est habillé avec des marques et sa famille a des champs mais il n'a pas de voiture et du coup de dois payer un taxi en plus. Il a l'avantage de bien parler français là où la plupart des guides parlent anglais ou allemand.

Après le marché du petit village, on a été voir le temple d'Hatchepsout et de nouveau il n'y avait pas grand monde, ce qui est vraiment un pur plaisir. Yasser prétendait que ce temple était fermé uniquement pour ne pas devoir m'y emmener car il est vite visité et un guide n'est pas nécessaire. Il y avait un magnifique bas relief d'Hatchepsout enceinte de six mois et c'était très émouvant. Quel palace funéraire au cœur de la montagne !
    J'ai demandé à Assan d'aller se promener demain dans la montagne et le désert à la tombée du jour et puis de manger dans un petit restaurant la cuisine locale.
    On est passé dans la maison d'Anne, l'amie de mon père qui m'a donné son tél et j'ai promené son chien. Il était si heureux de sortir qu'en sautant de joie, il m'a fait tomber et je me suis fait mal au poignet et au coude. Après, je me suis aventurée avec ses deux chiens dont un à la laisse et on a failli être attaqué par deux autres chiens rivaux au bout d'une rue. J'ai eu un peu la trouille mais quand j'ai crié sur les chiens, ils sont repartis. Ce qui ne m'a pas vraiment plu, c'est que les gens des deux autres chiens n'ont pas vraiment essayé de me protéger ou de retenir leurs chiens. Moi qui espérais être en sécurité en me promenant seule dans la campagne rurale avec deux chiens… Je ne risque pas de recommencer de si tôt et heureusement que ce n'était pas mon Isis !

Assan m'a fait visiter son futur hôtel en construction, il m'a présenté à sa famille et après m'a montré une exquise église copte, vieille de 1600 ans, presque en bordure du désert et à côté de la résidence des archéologues français que j'ai aussi visité mais il n'y avait aucun archéologue car les budgets sont réduits pour le moment. C'était superbe comme lieu de travail mais tristement vide. Je suis rentrée prier dans l'église copte et il y avait une vingtaine de personnes, femmes d'un côté et les hommes de l'autre. Toutes les femmes en noir et voilées comme des arabes et ils se prosternent aussi comme les musulmans par terre sur des tapis comme s'ils avaient mélangé les deux. D'ailleurs l'église aussi est un patchwork avec assemblages de pierres volées aux temples égyptiens qui ont sur leur face des hiéroglyphes ou des cartouches de pharaons, puis de ci, de-là, des croix byzantines incrustées datant sans doute du moyen âge. J'avais un grand bonheur de me trouver là et de me recueillir avec eux, de tourner mes prières vers ceux que j'aime sous leurs incantations ou récitations.

Cette périphérie de Louxor très verdoyante à flanc de la vallée des rois, du côté de Médinet Habou est paraît-il l'endroit où les étrangers se sont installés, c'est le coin le plus beau, le plus paisible et très authentique. Je vais essayer de revenir à vélo pendant les heures les moins chaudes et de m'y balader avec Yasser car je n'ose quand même pas m'éloigner toute seule. Il y a tout de suite des types qui m'abordent.

J'ai trouvé un système pour mon poignet un peu foulé dans la chute, j'ai mouillé une de mes culottes et je l'ai mise à geler au surgélateur et maintenant je me suis confectionnée une sorte de bandage glacé, ça calme l'hématome.

Il y a maintenant trois chats que je nourris dont deux, très bavards, qui sont en permanence près de moi la journée. Ils dorment enlacés à mes pieds, ils sont encore jeunes, un roux et un tigré, le troisième est plus sauvage et je lui lance la nourriture.

En fait, l'appartement que je loue est paraît-il très cher par rapport à ce qui se pratique sur place, Assan et Yasser disent qu'ils peuvent me trouver des logements à 100 euros pour les deux semaines et encore plus beau que le mien qui il faut avouer n'est pas très propre. J'ai même retrouvé des vieilles fringues que le précédent locataire a du oublier sous une tablette… il y a aussi un peu de son dentifrice dans son verre à eau. Quelle surprise !

Hier, j'avais un peu le stress de rester toute la journée à l'intérieur pour écrire et au début, je tournais en rond, je chipotais, j'avais un peu de mal à m'y mettre car je ne savais pas par où commencer. Je perds alors du temps, je vais sur internet, je ne suis pas concentrée. Je rumine les arnaques de la veille et j'appréhende les prochaines. Puis, une fois que je me réapproprie mon texte, je retrouve le plaisir, l'excitation de mon sujet et l'envie de m'y plonger. Quand je relis ce que j'ai écris en décembre à Venise, j'ai l'impression de découvrir quelque chose de nouveau, comme si ce n'était pas moi qui l'avait écris et j'ai un effet de surprise qui est plutôt agréable surtout si ce que je lis me plait. C'est ce que j'ai ressenti hier soir, espérons que cela se maintienne.

J'ai demandé à Assan de me conduire à Denderah à Abydos et Nag Hammadi. Je voulais rester dormir dans le désert de Nag Hammadi mais il a dit que c'était dangereux, maintenant, je le soupçonne de ne pas avoir envie de faire deux navettes jusque là pour me conduire me rechercher si je reste dormir sur place avec des bédouins. A la fin, on ne sait plus qui croire ni en qui faire confiance. Ces villes sont à 1h30 de voiture et se succèdent en allant en direction du Caire. Les textes des évangiles apocryphes sont au musée copte du Caire et je vais essayer d'aller les voir en taxi en attendant ma correspondance entre les deux avions, j'ai 5 heures d'attente. A l'allée, mon attente était vraiment trop pénible et longue, seule dans cet aéroport vide. Si j'arrive à négocier un prix taxi aller retour pas trop faramineux, ce serait possible, il y a environ 30 min de taxi jusqu'au vieux Caire et c'est un dimanche.

Maintenant, j'ai prévenu mes guides que j'allais restreindre les visites archéologiques pour me consacrer à des matinées de ballades, de vélo, ou autre avec eux et travailler l'après midi. Je limite le budget aussi et ils ne peuvent plus dépasser les 20 euro la matinée pour eux, 10 pour les extras nourritures ou locations d'une felouque ou d'un vélo ce qui est déjà très généreux de ma part. A Louxor, il me reste à visiter les tombes et le temple de Louxor. Si je reviens, j'aurai encore l'occasion de voir ou revoir d'autres sites, comme à Venise, il y a le plaisir de retourner et on ne se lasse pas.
    Les égyptiens représentaient l'éternité par un arbre : le sycomore et son nom est : Iched. Mon nom en arabe est Hechmah et en hébreux Hochmah…

J'ai appris qu'on pouvait faire un mélange de l'or et de l'argent et c'est un très beau nom : Electrum. Je voudrais le toucher si ça existe chez nous. La reine Hatchepsout avait coiffé son obélisque d'Electrum…





4


Hier, c'était la grande journée d'escapade hors de Louxor avec l'auto d'Assan. J'avais négocié le tarif qui au départ semblait moins cher que celui de Yasser mais au total, il a gonflé la mise et c'était le même prix sauf que je n'avais pas un guide francophone qui s'y connait et donc j'aurais dû choisir Yasser. Ils sont sans doute aussi fin l'un et l'autre pour m'avoir et je ne suis vraiment pas douée dans ce domaine de tractation ! Donc une expédition à 70 euro la journée c'est fort cher pour l'Egypte mais le voyage était fantastique et je ne regrette pas. (Un égyptien loue une maison pour 100 euros par mois…).

Nous sommes partis à 6 du matin pour Denderah, voir le temple d'Hathor, sanctuaire de l'amour, qui se trouve à 65 km de Louxor. La route longe les montagnes et le désert, tout le long il y a des monticules de déchets et ceux-ci finissent par faire partie du paysage avec les chiens errants qui rodent à la recherche de quelques restes de nourriture dans les détritus. Vraisemblablement, ce n'est pas un festin mais le règne de la débrouille car ils ne sont pas trop maigrichons ni pelés. Les survivants de ce régime doivent avoir un capital génétique assez costaud et un QI supérieur à la moyenne des chiens. On croise des carrioles tirées pas des ânes qui transportent des cannes à sucrAe ou toute autre marchandise. Ces petits ânes ont souvent un air triste et soumis. Ils me font mal au cœur comme si on les traitait en machine plutôt qu'en êtres vivants. Ils doivent circuler au milieu du trafic et des gaz d'échappement et l'air de Louxor me semble quand même assez pollué car j'ai mal aux yeux le soir.

On est arrivé à Denderah les premiers, avant qu'ils n'ouvrent et à part les personnes qui veillent sur le temple et surtout sur le touriste, nous sommes restés les seuls visiteurs. Au moment de partir, un car de russe entrait et Assan m'a dit que les seuls à venir encore en Egypte sont les russes mais d'après lui, ils viennent pour manger, boire, faire la fête et ne savent pas regarder avec intérêt les sites archéologiques.
    J'ai eu la chance d'arriver avant les russes ce qui m'a permis de méditer dans les sanctuaires toute seule et de ressentir l'énergie intense des lieux. La structure du temple est toujours pareille, comme une pyramide couchée, c'est-à-dire large à l'entrée pour le peuple et qui de salles en salles se réduit pour accueillir les nobles et les prêtres dans l'hypostyle pour finir par le sanctuaire réservé au pharaon et aux dieux. Alors, je me place debout dans la petite pièce du sanctuaire, je respire profondément et je m'aligne avec l'énergie d'en haut et celle d'en bas et c'est très puissant. Je suis entourée de mur de dix mètres d'épaisseur sur dix mètres de hauteur mais c'est alors comme s'il n'y avait aucune séparation entre le très haut et le très bas, je deviens le temple. Je ressens toutes les célébrations qui ont eu lieu ici, des égyptiens vénérant Hathor, Isis et Osiris, les coptes qui n'ont pas hésité à couper tous les zizis en érection du pauvre Osiris au moment ou Isis se pose sur lui pour lui redonner vie, ils ont aussi martelé les visages de nombreuses fresques et noirci de leurs torches plusieurs salles où la déesse Nuut est maintenant enduite d'une épaisse couche carbonisée. Et dire que maintenant, les islamistes mettent le feu aux églises coptes et les massacre. Les romains et les grecs se sont aussi succédés pour s'approprier ces lieux parfaits. Il règne donc à Denderah une force spirituelle exceptionnelle dont on ne ressort pas indemne pour ceux qui sont sensibles à ce genre de chose. C'est moins intense sur Karnak qui est la proie de trop de visiteurs et semble avoir un peu vendu son âme. Là aussi, je me suis assise quelques instants contre les parois du sanctuaire mais j'étais distraite par les allées et venues de touristes grimpants sur la table des offrandes ou s'agrippant aux fenêtres pour se faire photographier.
    A Denderah, il y avait surtout une invasion d'oiseaux qui nichaient dans les temples et chantaient dans les immenses salles des colonnes du vestibule où leurs piaffements étaient amplifiés par résonance ce qui devait leur procurer une joie décuplée à la levée du jour. Comment font-ils pour ne pas détériorer les peintures murales après 2000 ans ? Les oiseaux seraient ils plus respectueux que les touristes ou les rites iconoclastes ?
    Là encore, le mystère de pierres asymétriques pour renforcer l'édifice dans sa structure est troublant, comment ont-ils pu calculer avec tant de précision l'encastrement d'énormes blocs tous dissemblables. C'est grâce à ce système qu'elles ont résisté au temps et aussi aux tentatives de démonter ce gigantesque puzzle monumental. Le colisée, lui, a été pour moitié pillé de ses pierres circulaires. On retrouve ce procédé ingénieux dans les pyramides Maya .

Denderah est un temple tardif, 100 ans avant JC, il a donc pu accueillir les premiers chrétiens et peut-être les auteurs des évangiles de Nag Hammadi, puisque les manuscrits ont été trouvés dans cette même région. A une époque presque identique, les esséniens écrivaient à Qumram à la mer morte et ici une poignée de chrétiens qui étaient peut-être des esséniens en exil rédigeaient les évangiles apocryphes. Ce qui est aussi extraordinaire c'est qu'on les a redécouvert de la même manière, à quelques années d'intervalle, aux alentours des années 50, un bédouin de la mer morte et un bédouin de Nag Hammadi, le premier trouvent dans des vases les précieux manuscrits l'un de la Bible et les règles de vie des esséniens, l'autre les évangiles de Thomas, de Philippe, Juda, de Marie Madeleine etc…
    On a de part et d'autre bloqué leur traduction et publication pendant près de 30 ans ! Heureusement maintenant c'est sur internet et dans la pléiade…
    Tout cela fera matière à mon roman si j'arrive à le finir !

Le temple de Dendera

Le temple d'Hathor possède une prodigieuse terrasse intacte avec vue imprenable sur les montagnes et le désert. Je suis passée à Denderah du toit aux cryptes et au tombeau, c'était initiatique d'une certaine manière. J'aimerais y retourner à la tombée du jour pour que l'éclairage change et ressentir l'atmosphère du crépuscule dans les 7 sanctuaires d'Hathor.

Nous avons repris la route en destination d'Abydos et toutes les demi heures le téléphone d'Assan sonnait, il m'a expliqué que c'était son frère qui lui demandait où il en était sur le chemin et qui vérifiait que tout se passait bien. C'est alors que j'apprends que cette route est assez dangereuse et a fait l'objet d'attaque de « diligence » et qu'en restant en contact avec son frère, il donne la position d'où nous sommes, ce qu'il a fait également avec le vendeur de ticket de Denderah a qui il a laissé son nom, le matricule de son auto et son tél… pour si jamais on disparaissait… Sympathique !
    Chaque fois qu'on croisait une camionnette avec des types dedans je signalais les « terroristes » à Assan qui n'étaient en réalité que des paysans ou des villageois.
    Nous sommes passés au travers d'un épais nuage de fumée à l'entrée d'un petit village qui était une fabrique de briques. Des hommes travaillaient sans relâche sous un soleil de plomb à fabriquer des briques en terre et à les cuire dans des petits fours sur quelques kilomètres de long. Un voyage dans le passé à ciel ouvert qui révèle ses antiques techniques de construction bien loin de nos technologies et nos usines. Des hommes pieds nus à malaxer la terre, comme je l'ai fais au Ghana en construisant les murs de la chambre qui hébergerait les patients de la chamane guérisseuse Teresa.

Tout au long de la route qui au départ était asphaltée puis de caillasses, il y a des maisons qui ont commencé à être construite sous Moubarak et dont il n'y a qu'un mètre de mur élevé car tous les chantiers ont été arrêté faute de moyens financiers. C'est une vision de maisons en lego inachevées et fantomatique assez désespérante et Assan maugréait contre les successeurs de Moubarak, Morsi, Sissi et consorts. Il se plaint de son ex femme aussi qui va souvent chez les frères musulmans…Il préfère les femmes du Caire plus libres et me dit que son père était marié à 4 femmes ! Lui, Assan s'est marié à 17 ans et ne connaissait rien aux femmes en précisant que les femmes de Louxor ne font rien tant qu'on ne les épouse pas. Il me les désigne du doigt sous leurs tchadors noir de la tête aux pieds et me dit : « Elles sont toutes les mêmes ! ».

On passe à côté de vastes cimetières qui ressemblent à des bacs à sable entourés de petits murets en terre battue. Ils sont très dépouillé avec, parfois, l'une ou l'autre stèle dressée mais la plupart du temps c'est un repos de sable qui attend les morts.

Abydos est grandiose et spectaculaire, je passe du temple de l'amour d'Hathor au temple de la mort d'Osiris, sous le pharaon Sethi I puis son fils Ramsès II. Abydos est devenu une grande nécropole puisqu'on voulait être enseveli avec Osiris.
    Le temple est presque indemne, ses peintures toujours vives, ses sculptures et chapelles gravées miraculeusement préservées. On ose peut-être moins s'en prendre au dieu des morts qu'à la déesse de l'amour mais ici aussi le sexe d'Osiris à souvent été attaqué.

Moyennant bakchich les pseudos gardiens des temples vous ouvrent toutes les portes interdites d'accès et c'est souvent là qu'on découvre le sein des seins. Je suis donc descendue dans la crypte qui était bien cachée et dont les longs couloirs étaient recouverts d'albâtre sculpté magnifique. Ils vous font d'abord bien sentir les risques qu'ils encourent à vous ouvrir des lieux non accessibles au public pour accroitre votre désir et votre curiosité et après on passe à la caisse. Même chose pour un sanctuaire fermé où ils m'ont enfermée quelques temps pour que je puisse méditer et m'imprégner de l'énergie. J'ai d'abord cru à un privilège qu'ils me faisaient car ils avaient vu que je fermais les yeux et que je récitais mes mantras mais après ils réclamaient en disant que 20 L n'était pas assez pour avoir transgressé les interdits et reçu l'énergie…

Ils m'ont aussi ouvert l'accès à l'Osirion, tombeau d'Osiris où du moins supposé l'être car ils avaient vu que je portais la fleur de vie et qu'une paroi de l'Osirion avait plusieurs fleurs de vie identique. C'était en effet émouvant de les retrouver et cela ne ressemble à aucune des figures habituelles représentées dans les temples.

Puis je suis rentrée dans le « tombeau » dont le sol était jonché de crottes de chauves souris moisies et qui ne m'inspirait guère, j'avais plutôt l'impression d'Orphée descendant aux enfers. Cet endroit est souvent inaccessible car il est envahi par l'eau qui devait submerger ce tombeau mais le réchauffement climatique m'a ouvert les voies de cette matrice que l'on voulait impénétrable. Je me sentais d'ailleurs un peu sacrilège et suis très vite ressortie.

Troisième destination de la journée : Nag Hammadi qu'Assan ne parvenait pas à trouver comme si je lui demandais d'aller dans le no mans land où personne ne met jamais les pieds. Il se méfiait aussi de cette région à embuscade et ne voulait pas qu'on aille dans la montage de Hamrat Dum où avait été trouvés les évangiles, trop dangereux selon lui. Je me suis donc contentée de la visite symbolique des lieux très pauvres et coin perdu où après quelques dédales on est parvenu à trouver une première église copte datant de 900 ans et ils m'ont laissé rentrer durant un magnifique office chanté. Je me suis installée avec les femmes sur la rangée de droite et le prêtre tournait le dos au fidèle pendant la messe mais il y avait deux caméras qui nous le montrait de face grâce à deux télévisions, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. J'ai reçu un petit pain rond et je suis restée un long moment en prière avec eux en essayant de suivre leur pratique et de chanter le kyrie plus ou moins comme dans leur style. Je ressentais beaucoup de douceur et d'amour, pas comme si j'étais une intruse. Je fermais les yeux et j'imaginais que j'étais en compagnie des scribes des évangiles apocryphes, pur bonheur mystique. En sortant dans la cour, je me demandais ce que faisait là ce monticule de carcasse d'os d'animaux, était-ce des offrandes ou des déchets ? J'ai tendu un billet au « sacristain » et il l'a refusé, alors je l'ai déposé dans un tronc pour cette petite communauté qui semble survivre malgré tout. C'est la première fois qu'on refuse l'argent et je dois avouer que ces coptes m'ont chaleureusement accueillie. Ils nous ont expliqué qu'il y avait une autre église sur les hauteurs dans un coin encore plus reculé d'un petit village supposé avoir été aussi un lieu de rédaction des évangiles. On a longtemps cherché et je voyais qu'Assan prenait plaisir, lui-aussi à découvrir ces lieux un peu énigmatique pour lui. Il n'avait jamais eu affaire à une touriste lui demandant une telle expédition là où d'après lui il n'y a rien à voir. L'église était plus volumineuse au cœur d'un bled un peu misérable en terre mais touchant et deux grands arbres, peut-être des sycomores, à son entrée. Les portes étaient fermées et il y avait un homme armé dans sa guérite qui est venu vérifier ce qu'on venait faire là. Enfin, on nous a ouvert et accordé de rentrer dans l'église qui avait de grands Jésus multicolore assez kitch peint aux murs. Rien à voir avec la grâce des peintures des égyptiens… Sans les fidèles, je me sentais un peu perdue dans cet édifice et je regrettais la première église plus ancienne, plus vivante.
    Nous étions cependant heureux d'avoir atteint le « Graal » du jour même si nous repartions avec le sentiment qu'il n'y avait rien de spécial à voir, que tout était dans la quête et le chemin pour y arriver.

Au retour, nous avons longé le Nil sur une route pleine de trafic et ou Assan roulait un peu à tombeau ouvert à mon sens en slalomant entre les autos, les camions, les touctoucs, les carrioles d'ânes, avec les voitures qui klaxonnaient à contre sens ! Fier de ses 20 années de conduite sans accident… Moi, j'étais un peu pâle.
    On a été manger à Louxor Est dans un bouiboui bon marché d'après Assan et je lui ai donc dis que je l'invitais mais au moment de le rembourser, il m'a annoncé un prix qui était le double de celui du restau chic pour touristes où on avait été la première fois. Bref, encore une petite arnaque. Il m'a d'ailleurs expliqué que tous les restaurants avec deux cartes, une en arabe pour les habitants et l'autre en anglais pour les étrangers avec des prix multipliés par trois. Donc, il s'était sucré sur mon compte et au total l'expédition avec lui qui ne parlait pas français m'a coûté aussi cher que si j'avais pris Yasser et avait eu un guide érudit dans ma langue ! Je n'étais pas très contente et Yasser que j'ai eu au tél dans le temple d'Abydos m'a fait une crise comme s'il avait été trahi parce que j'étais avec Assan à Abydos au lieu de lui. Il était furax, surtout d'avoir perdu le marché…, et prétendait qu'il n'allait plus travailler avec moi. On verra ça ! Il disait qu'il était justement en train d'acheter une huile essentielle qu'il voulait m'offrir et qu'il avait refusé à d'autres touristes une journée de travail le 13 pour faire l'expédition avec moi. Un baratin incroyable et où j'arrivais encore à me sentir coupable vis-à-vis de lui alors qu'ils ne sont pas mieux, l'un comme l'autre pour vous sucer comme les moustiques qui font bombances avec moi.

L'autre soir, je vais seule jusqu'au Nil car je voulais manger dans le restaurant conseillé par Anne. Sur le chemin, on m'arrête tous les 10 mètres, puis plus moyen de me débarrasser d'un type qui marchait à côté de moi le long du Nil et qui voulait faire la promo de ses flats face au fleuve en effet assez sympas surtout maintenant qu'il n'y a plus de bateaux bruyants. J'aurais aimé regarder seule le coucher de soleil mais il est resté assis à côté de moi.
    Je lui ai expliqué que j'étais mariée avec un égyptien et qu'on avait rendez-vous au restaurant car j'appréhendais qu'il me suive jusque là, mais il a finit par capituler.
    J'ai cherché un produit anti moustique et un type m'a montré une fiole dans sa boutique au milieu des parfums en prétendant que c'était contre les moustiques mais comment savoir, il n'y avait aucune indication dessus. Le liquide n'avait ni odeur ni étiquette mais il disait c'est naturel et qu'à la pharmacie c'était chimique. J'ai hésité et avant de me mettre de l'eau sur la peau, j'ai préféré aller à la pharmacie qui m'a vendu un produit bien toxique en bombe pour le prix d'un bon restaurant chez eux et les moustiques de Louxor ne semblent pas affectés par ce produit.

Au total, j'engraisse mes guides, mes trois chats et les moustiques mais c'est aussi un enseignement, pas de spirituel sans matériel, corps et esprit, tant qu'on est encore dans le terrestre.





5


Quel sentiment de liberté depuis que je me promène dans Louxor à vélo, plus de problème d'accompagnant de guide, de chauffeur, je peux enfin me déplacer comme je veux et ne pas dépendre d'un autre. Cela a d'ailleurs des effets immédiats car depuis que je roule à vélo, je n'ai plus peur d'être embêtée par les égyptiens, mon vélo est comme une armure et un passe droit. Du coup, plus personnes ne m'arnaque quand j'achète quelque chose comme si j'avais été adoptée et que mon énergie avait changé. On m'offre même de l'aide gratos et le comble un jeune a aussi refusé un pourboire. C'est tout de suite une autre relation à la ville et à ses habitants et la conversion a été vraiment immédiate. Je pense que la mise au placard des deux « accompagnants » y est pour beaucoup. J'ai pensé stop, ça suffit et le franc est tombé en moi et plus en eux…
    Je ne suis d'ailleurs plus vue comme une femme, un gardien de tombe me trouvait très masculine, c'est dire ! Il faut dire que sur les peintures des tombes ou en gravure les femmes et les hommes avaient pratiquement les mêmes corps très fin, très gracile.
    Sans compter sur la puissance de certaines reines : Néfertiti, Néfertari, Hatchepsout qui n'ont pas hésité à se faire bâtir des temples ou des tombeaux plus fastueux que ceux de leurs époux ou pharaon. La visite de la Vallée des Reines et des Rois a du s'imprimer un peu sur moi comme si l'âme des disparus venait me guider et me signifier : tu n'as plus besoin de guide, on est là maintenant !
    J'étais partie le matin avec la moto de Mohamed, le petit jeune qui est de mon quartier et de la famille de la Villa Bahri car ici ils sont tous plus ou moins mélangés et se marient avec les cousins et cousines. Il étudie le tourisme mais n'avait jamais mis les pieds dans la vallée des Rois et de Reine. Donc, il est venu avec sa carte d'étudiant en se faisant passer pour mon guide. Certains gardiens des tombes le reconnaissait et le laissaient rentrer, mais à la troisième tombe de la vallée des Rois, un type ne voulait pas le laisser passer car il y a deux quartiers « ennemis » sur Louxor Ouest, le quartier où je suis : Baharat sur la gauche de la route qui va vers la montagne et Gorna qui est sur droite. Ce sont des vieilles querelles de village alors qu'en plus il y a aussi des mélanges de famille entre eux, allez savoir. Donc, discussion et pour finir, il l'a quand même laissé passer.

Mon téléphone égyptien a été coupé il y a quelques jours par le gouvernement qui voulait connaître le numéro de passeport et d'autres informations sur le propriétaire du téléphone mais comme je n'avais pas les informations du tél qui m'était prêté, ils l'ont tout simplement coupé. Il paraît qu'il y a plus d'un million de numéro coupé. J'ai du acheter une autre carte sim pour pouvoir l'utiliser. Etrange affaire !

Avec le vélo, je suis partie me promener trois heures à travers les champs et les petits villages. J'ai trouvé un gros fossile de coquillage parmi les cailloux et je me suis mêlée aux paysans pour travailler avec eux à couper les blés à la serpe. Comme je les regardais faire, ils m'ont appelé et je suis allée jusqu'à eux et puis je leur ai demandé si je pouvais couper les blés avec eux. Ils étaient très surpris puis après quelques moments d'hésitation, où ils ont du me prendre pour une folle, ils m'ont tendu la serpe et montré comment m'y prendre. Puis, ils se sont arrêtés tous de travailler pour me regarder en rigolant comme des baleines. J'ai noué les ballotins de blé avec cinq brins et je me sentais très heureuse de faire ces mêmes gestes archaïques. Le soleil tapait bien mais je n'étais pas fatiguée. Je ressentais le même plaisir que quand je fabriquais les maisons en terre au Ghana. A un moment, ils m'ont demandé d'arrêter et je suis repartie en les remerciant. Ils étaient peut-être un peu gênés que je reste là au milieu du champ avec eux. On était entouré d'Ibis qui furetaient dans des cultures plus humides de hautes herbes, qui est probablement du fourrage pour les animaux.

Les enfants des petits villages sont ravis de me voir passer à vélo et je constitue plus une sorte de surprise ou distraction qu'un objet de convoitise.
Les femmes me sourient et me saluent gentiment.
    A un moment, j'ai cru m'être égarée puis j'ai fais confiance à mon sens de l'orientation et je suis arrivée presque devant ma rue.

La nuit passée, je me suis installée par terre dans le jardin, sous l'immense lune et j'ai chanté avec les crapauds ou les grenouilles du bassin. C'était délicieux ! Ils semblaient apprécier mes mantras aussi. Je m'étais préalablement enduite d'anti moustique et j'ai prévu aussi un produit à diffuser dans les pièces car c'était devenu très pénible.

La visite des tombes est quand même très spectaculaire mais pas autant que les temples de Dendérah et d'Abydos. Il y a quelque chose de dérangeant d'entrer dans un caveau funéraire et je me sens profanatrice des lieux sacrés qui n'étaient pas destinés à être vu. Ce décorum pour les morts, ces sarcophages si précieux comme si les morts avaient eu besoin de tout ce faste dans l'autre vie ! Cela à beau être absurde, on est malgré tout admiratif des talents déployés pour décorer des tombes. Ces peintures à taille humaine, ces récits et assemblages mythiques d'humain et d'animaux sont fascinants. Je me retrouve dans leur vénération des animaux qui font partie des Dieux.

Après Mohamed m'a amené dans un vrai « restau » populaire. Une sorte de hangar que j'ai d'abord pris pour l'entrée dans un parking qui est transformé en bui bui où on mange avec les doigts. On ne reçoit pas de couverts et pourtant la nourriture est assez coulante mais très bonne. Il faut attraper les aliments avec le pain ou faire des mouillettes de tout cela. J'étais évidemment la seule femme car aucune femme égyptienne ne peut aller au restaurant ou dans ce genre de lieu. Mohamed expliquait que les femmes restent à la maison et elles ont tout pour cela chez elle. C'est surtout le cas sur Louxor Ouest, car sur Louxor Est, il y a plus de femmes « émancipées » qui parfois sortent avec des hommes le soir…
    Il y a aussi une différence de niveau de vie entre ouest et est, ils ont plus d'argent à l'est et sont plus pauvre à l'est. Apparemment, les deux rives ne se mélangent pas beaucoup même si Mohamed dit avoir de la famille à l'est aussi.

Ce matin, je suis partie pour toute une journée sur la felouque de son oncle qui date du grand-mère et le bateau à près de 80 ans. Il n'y avait pratiquement pas de vent et nous avons longtemps fait du sur place, parfois même le bateau reculait mais cela m'était égal car précisément j'avais besoin de cette lenteur, cette immobilité pour me poser. Pour juste ressentir cet instant présent, avec le soleil intense, les chants d'oiseaux, des poules d'eau, des martins pêcheurs, un héron, des ibis, des libellules… On a vu des pêcheurs avec leurs filets dans les hautes herbes où l'eau est assez basse, un paysan qui lavait ses moutons dans le Nil, un autre qui donnait de l'eau à sa vieille vache toute maigre. Mohamed m'a montré deux gros bateaux en bois très beaux qui appartiennent à la famille Moubarak et qui sont à quai depuis ces dernières années. Tous les autres bateaux aussi sont amarrés et plus de croisière ce qui a rendu mon voyage sur l'eau le plus paisible et silencieux qui soit. Idéal. On s'est arrêté sur une île pour nager et l'eau était très propre, un délice. Puis une halte sur l'île des bananes pour acheter le repas qu'on a mangé à bord en continuant à du 2 à l'heure. Il m'a montré comment tenir le gouvernail et manœuvrer cette immense voile, heureusement qu'il n'y avait pas d'autres paquebots sur le Nil… J'ai deux mains gauches dans ce genre de choses.
    Cette nuit, grande pleine lune et éclipse totale de lune !
    J'ai évidemment très peu écrit aujourd'hui et demain je vais visiter la vallée des nobles avec Yasser et le temple de Louxor le soir. Je lui ai dis que je ne voulais plus de taxi et qu'on allait prendre les bus collectifs ou que j'irais le rejoindre à vélo.

Mohamed veut me présenter à sa famille et que je mange à midi chez lui un poisson qu'il va me préparer. Il faut que je me prenne quelques heures pour écrire dans l'après midi et j'espère ne pas voir défiler tout Ouest Bank au déjeuner.





6


Concert de crapauds cette nuit, dans le bassin juste à côté de ma chambre, c'était tellement fort que j'ai dormi avec les boules quies. La saison des amours bat son plein chez les batraciens de Louxor et ils se sont donnés rendez vous à la Villa Bahri !

Ce matin, escalade de la montagne thébaine entre Dei El Medineh et Deir El Bahari, qui surplombe la Vallée des Rois. Départ à 8h du matin pour avoir plus de fraicheur au sommet. Après quelque 100 de mètre d'ascension, Assan était déjà dégoulinant tant son gros ventre le précédait sur le chemin et il semblait manquer d'exercice. Je gravissais la pente comme un bouquetin devant lui et je me demandais pourquoi diable j'avais emmené Assan avec moi car la vallée était déserte et j'aurais préféré être seule. Aucun harceleur ne prendrait la peine de monter jusque là haut puisqu'il n'y a plus de touristes et un violeur potentiel choisirait sans doute un lieu plus confortable. Nous avons donc traversé des paysages désertiques d'une beauté exceptionnelle en vue plongeante sur le Temple d'Hatchepsout et les nouvelles tombes trouvées ses dernières années qui ont délogé tout un village à flanc de montagne pour permettre les fouilles.

Au moment de la descente, on a croisé une file d'homme qui creusait une sorte de tranchée avec leurs piochez et j'ai pensé qu'ils travaillaient pour les archéologues mais en réalité ils installaient des câbles pour placer des caméras de contrôle prétendait Assan. Je commence à me méfier de ce qu'il me raconte parce que Anne m'a dit que la route que nous avions prise hier jusqu'à Abydos et Nag Hammadi n'est absolument pas dangereuse et qu'Assan m'a baratinée pour me faire croire à un scénario où il serait héroïque de m'amener dans des zones d'accès difficile, ceci justifiant d'augmentation de ses tarifs, sans doute…

Donc, l'affaire des caméras sur la vallée des Rois, posées par le gouvernement, c'est peut-être encore n'importe quoi.
    Plus loin, un homme dans une petite guérite en terre s'est avancé vers nous gentiment et après quelques échanges avec Assan, il a proposé un thé. Il gardait un site de tombes à proximité et surveillait aussi les alentours. La vue qu'il avait était à 360° et c'était une planque du type « Le désert des Tartares » tant il ne doit rien s'y passer mais on attend toujours.
    Pendant qu'Assan buvait son thé, je lui ai confié mon sac à dos et je suis allée fureter du côté des tombes. On pouvait regarder au travers des portes grillagées et voir l'une ou l'autre fresque puis à l'arrière la partie étroite pour le tombeau. C'était des tombes modestes, un peu délabrées qui ont sans doute fait l'objet de pillages au fil des siècles. L'une d'elle était d'ailleurs ouverte et je m'y suis glissée, c'était tout petit avec une voûte comme une minuscule chapelle d'1M40, la taille de mon lit. Il restait quelques fragments des peintures qui déjà se décollaient du mur. Je me sentais comme une pilleuse de tombes et ne suis pas restée. Le garde m'a appelé et j'ai bu son thé puis au moment de lui laisser un petit billet, je ne trouve plus mon porte feuille. Je demande à Assan s'il a bien veillé sur mon sac, et il me certifie qu'il n'a pas quitté mon sac. Du coup, je me mets à soupçonné qu'il a chapardé mon portefeuille et ma carte visa car étonnement, je n'ai pas imaginé que le petit gardien aurait volé quelque chose. Il avait une bonté dans le visage et quelque chose de pur.
    Je lorgnais les poches du short de Assan en me demandant où il l'avait fourré puis je me suis dis que s'il l'avait volé, il aurait pris juste les sous et aurait balancé le reste sous un caillou ou dans le ravin. Il n'avait qu'à ajouter mes billets au sien et ni vu ni connu.
    Lui me demandait si j'étais certaine d'être partie avec le porte feuille et je lui disais que Oui.
    Pendant le chemin du retour, je tournais dans ma tête toutes les possibilités, que faire s'il n'est pas à l'appartement, comment accuser Assant etc…
    Bref, après avoir pensé au pire, j'ai changé d'hypothèse et je me suis rassurée en pensant que j'allais le retrouver, que c'était trop énorme et qu'il était trop malin que pour se contenter des 300 L du portefeuille alors qu'il en gagnait bien plus par jour en étant avec moi.
    Il n'allait pas risquer de perdre sa poule aux œufs d'or pour si peu…
    De fait, le porte feuille était resté sur la table de l'appartement ! J'ai eu chaud, plus chaud que sur la montagne !

Du coup, j'étais bien inspirée l'après midi et j'ai écris dans le jardin. Après le stress, j'étais étonnement détendue et créative.
    Je n'ai pas bougé jusqu'au soir, Assan a téléphoné plusieurs fois pour savoir ce que je ferais demain. Je répondais que je ne savais pas encore. Plus de nouvelle de Yasser, je l'aurais donc vexé à ce point en ne partant pas avec lui ? Normalement, c'était lui qui assurait la relève à partir de demain.

Ce soir, en allant manger au bord du Nil au restaurant conseillé par Catherine et ma mère : Toutankhamon, enfin très bon et honnête, un petit jeune à moto que j'avais déjà croisé plusieurs fois et qui me proposait des ballades en felouque s'avère être le neveu de celui qui a la Villa Bahri. Il m'a donc raccompagné derrière sa moto et m'a expliqué qu'il était étudiant pour devenir guide touristique. Il m'a laissé son tél et j'irais peut-être sur la felouque du frère ou je le prendrai lui pour m'accompagner dans mes prochaines visites si c'est encore nécessaire. Il s'appelle Mo et son père est Nubien, marié à deux femmes.
    Ils habitent tous dans le périmètre proche. Il doit avoir 18 ou 19 ans, un beau visage très doux.





7


Ce matin, j'étais dans la ville des artisans Deir El Bahari, vu d'en haut cela ressemble à une sorte de petit Pompéi avec les maisons de 60m2 qui étaient celles des sculpteurs, peintres, tailleurs de pierres qui de génération en génération travaillaient à la Vallée thébaine à l'édification des tombes. On visite également leurs tombes dont les peintures sont demeurées intactes, mieux conservées que celles des pharaons car sans doute inviolées et modestes mais ils y ont mis tout leur art puisque leur talent allait cette fois servir pour leur propre tombeau. Les peintures sont extrêmement raffinées et souvent plus originales que celles, souvent répétitives, que l'on trouve chez les pharaons. Un peu comme la différence entre le Goya des commandes et le Goya peignant pour lui-même ! C'est dire !
    Un des gardiens m'a fait des propositions dans une des tombes, ils ont tous envie de se marier à une européenne. Ils nous imaginent comme des bombes sexuelles et se plaignent que les femmes égyptiennes ne ressentent plus rien parce qu'elles ont été excisées. J'ai répondu qu'ils n'avaient qu'à arrêter de les exciser et de se comporter en macho et les femmes auront alors plus envie d'eux…
    Je pose des questions aux uns et aux autres sur cette question des femmes puisqu'ils n'hésitent pas à me demander si j'ai un mari etc… on finit toujours par parler de sexe, normal pour une sexologue et je suis en train de dresser le profil de ces mâles égyptiens. Ils sont très peu créatifs et inventifs dans leurs méthodes d'approche et c'est assez primaire. Ca manque aussi de romantisme, ils n'ont pas quitté le stade phallique, apparemment. Mais, à leur avantage, ils sont souvent beaux, minces et la djellaba leur donne une certaine grâce car ceux qui auraient mauvais goût s'ils étaient en Europe en s'habillant avec froc qui tombent, des trainings, casquettes et basquets fluo, ne se voient pas, heureusement ici.

Yasser travaille maintenant pour la sœur de Sarkozy qui est là avec ses enfants, il a vraisemblablement trouvé une manne plus intéressante que moi… La visite, ce matin, avec lui était quand même bien plus enrichissante que quand je suis seule car il m'explique tout et me montre les petits détails de ci de là qu'on rate si on n'a pas un guide professionnel. Les tombes recèlent une quantité d'informations qui ne sont pas perceptibles pour ceux qui débarquent dans les lieux. Par exemple, un des gardiens nous a expliqué comment ils éclairaient avec un jeu de miroir en bronze poli l'intérieur des tombes pour y travailler et en effet c'est un éclairage assez ingénieux. Un type est au dehors de la tombe et dirige le miroir au-dedans contre les parois. Yasser m'a montré une séquence de « confession négative » représentée en peinture, c'est le moment où avant ton jugement devant Maat, tu déclares tout ce que tu n'as pas fait : je n'ai pas volé, je n'ai pas tué etc.… Je trouvais cela surprenant cette idée d'une confession qui commence par la négative et après sans doute par les actes positifs. Ca donne à réfléchir. !

Ce village des artisans est souvent peu visité par les touristes qui en général foncent à la vallée des rois, au Temple de Karnak et voir Hatchepsout lorsqu'ils débarquent d'une croisière organisée. Et pourtant, c'est un lieu très émouvant car on est avec le bas peuple, les artistes et c'est grâce à eux qu'on a tout le reste. En fait, l'hommage leur revient en priorité à eux de toute cette beauté qui nous est offerte encore aujourd'hui. Les pharaons n'ont pas mis un doigt dans la peinture ou la pierre sauf une fois momifiés.
    Une équipe d'archéologue avec des hommes continuaient les fouilles et Yasser déplore que les responsables de ces fouilles sont toujours des étrangers, jamais des égyptiens ! Depuis Carter, ça n'a pas beaucoup changé, les archéologues sont souvent des anglais et des français, bien que l'Egypte ai aussi formé des archéologues.

Après, on a marché sous un soleil de plomb jusqu'aux tombes des Nobles et Yasser qui est copain avec tous les gardiens me demandait chaque fois de leur laisser un bakchich ce qui lui permettait alors de s'enfoncer plus loin dans les tombeaux avec moi et d'essayer de me frôler en me désignant tel détail vestimentaire ou tel partie du corps d'une déesse comme si ce détail se trouvait aussi sur moi. J'ai appris que l'idée du double existait déjà chez les égyptiens et qu'ils se représentaient parfois avec leur double qui s'appelle « Ba ». Alors que « Ka » est leur âme.
    Le soir, il était prévu que je visite aussi le Temple de Louxor avec Yasser mais la sœur de Sarkozy a du le fatiguer l'après midi car il m'a tél pour remettre à une autre fois.

Ce midi, j'ai été invitée dans la famille de Mohamed et on a mangé par terre sur un tapis avec la mère, les sœurs et une petite fille. Cette fois aussi, on mangeait avec les doigts et une cuillère. C'était des poissons du Nil très bons, qui m'ont fait penser aux poissons que j'avais mangé sur l'Amazone au Pérou. Les femmes avaient toutes des voiles et moi je suis arrivée les épaules nues puis j'ai sorti aussi mon foulard pour le mettre sur les épaules.
    Une des sœurs m'a offert deux bracelets et les autres frères sont restés devant la télévision. L'intérieur était assez vaste, le salon bien kitch et le reste du rez de chaussée est très modeste, un peu délabré. Le repas était très bon et convivial. Après, Mohamed m'a amené chez une cousine qui a un magasin de djellaba et j'en ai acheté deux qui étaient de trop grandes tailles XL car les femmes sont plutôt rondes, donc on est parti en moto jusque chez un tailleur qui regardait un film sur la vie de Jésus. Je me suis étonnée qu'il regardait un film sur le christ et Mohamed m'a dit : « c'est un chrétien et c'est mon ami. » Il était copte et j'en ai profité pour lui demandé à quelle heure était l'office de Pâques ce vendredi saint au vieux monastère. Lui allait à celui de 10h et on a convenu de s'y retrouver là. Il m'a rétréci mes deux robes et j'ai fait un petit défilé dans sa mini boutique avec la passion de Jésus derrière moi à la tv….
    Le tailleur a coûté deux euros et les robes 10 et 15 euros.
    L'une d'elle a de grandes calligraphies arabes imprimées dessus mais je ne pourrai pas la mettre au couvent copte. Je porterai l'autre avec des fleurs de lotus brodées. Elles sont bleues.

Cet après midi, j'ai travaillé dans le jardin sur mon texte puis je suis partie à vélo vers 18h à la tombée du jour et je me suis bien éloignée pendant 1H30, d'abord dans des « beaux » quartiers un peu résidentiel derrière ma villa et en continuant ma route, je me suis retrouvée dans ce qui pourrait être le bidonville de Louxor, assez pauvre et puant car j'ai longé une sorte de décharge de poubelle dans les canaux et je ne trouvais plus d'issues à ce boyau un peu dégoûtant qui n'en finissait pas. J'ai donc fini par repérer au loin les lumières de la vallée des rois et me diriger vers cette direction pour quitter cet anus oribillis où je n'étais pas à l'aise. Ils ne devaient pas avoir vu de touriste dans ce coin depuis longtemps à la façon dont j'étais acclamée comme le messie sur la route.
    Je reviens d'un mariage traditionnel où Mohamed a voulu m'emmener mais après une demi heure, j'avais la musique dans les oreilles et toutes les femmes étaient voilées et les enfants passaient leur temps à tourner le dos aux festivités pour me regarder. Encore une fois, j'étais l'attraction. Je n'avais pas bien compris, à cause de mon anglais approximatif qu'il m'amenait à un mariage, j'ai cru qu'il passait me prendre après le mariage pour faire un tour en moto voir les temples illuminés la nuit, ce qui était sublime et que je n'avais pas encore vu. Donc, après le tour des temples, il s'arrête sur la route, me demande assez bien d'argent et je ne comprends pas ce qu'il va faire et il achète 6 ou 7 bière. En fait, il faisait une réserve de bière pensant qu'on resterait une bonne partie de la nuit à cette fête de mariage avec ses amis. Une fois sur place, j'ai réalisé le problème et je n'arrivais plus à repartir seule car on était à 6klm dans un bled en campagne. Lui, ne voulait évidemment pas quitter la fête et buvait ses bières les unes après les autres… J'ai expliqué que je voulais rentrer mais il voulait que je reste avec lui encore, surtout qu'il était fier d'exhiber une touriste. Si au moins, les femmes avaient dansé, peut-être aurais-je un peu dansé avec elles mais elles étaient toutes comme des potiches avec plein d'enfants dans les bras, assises sans bouger.

J'appréhendais que Mohamed vide toutes ses canettes les unes après les autres et je me suis un peu énervée sur lui parce que je voulais qu'il me ramène en bon état avec sa moto le plus vite possible. Donc, je me suis levée et j'ai emporté les bières pour qu'il comprenne que j'en avais assez et que s'il le souhaitait il n'avait qu'à revenir après m'avoir raccompagnée. Il était déçu mais je me voyais mal continuer la soirée comme ça. J'avais mis de l'anti moustique mais je me suis fait bouffer un peu partout car on était dans la lumière.





8


Aujourd'hui, vendredi saint et 10 ans d'Isis ! J'avais fixé rendez-vous à Mohamed à 6 heures du matin pour aller sur la montagne thébaine avant d'aller à l'office coptes mais il ne s'est pas réveillé. Je suis donc partie seule avec mon vélo dans un Louxor en éveil. Les paysans étaient déjà dans les champs à couper les blés et le fourrage mais les voitures n'encombraient pas encore les rues. L'air était doux et frais. Je suis passée près des colosses de Memnon et ils semblaient monter la garde à l'entrée de la montagne aux sépultures royales. J'ai hésité à gravir ses flancs mais je ne me suis pas sentie assez courageuse pour une ascension toute seule au sommet. Je me suis arrêtée dans le café face au temple de Medinet Habou pour déjeuner. Il y avait toute sorte de livre en vente sur l'Egypte et l'archéologie dans ce café et j'ai commencé à les feuilleter et à parler avec un égyptien qui fumait de la chicha et connaissait bien le français. Il vendait des foulards sur une échoppe et guidait aussi les touristes sur les sites. Je sympathise car il connait aussi Anne et comme il connait très bien la montagne et l'égyptologie, je lui demande s'il peut m'amener pour une excursion là-haut. Nous convenons donc de nous retrouver à 6 h le lendemain au même endroit.

Je quitte pour aller à l'église copte et j'arrive peu avant 10h, je remarque une camionnette de police à l'entrée qui les protège des attentats et menaces. Il faut retirer ses sandales et les mettre dans un sac plastic que l'on vous tend à l'entrée. La vieille église est déjà bien remplie, les hommes sont devant et vêtus de blanc et les femmes à l'arrière toutes vêtues de noir avec des voiles. Moi, j'étais entièrement habillée de blanc mais cela n'a pas semblé les incommoder. Je me suis assise par terre avec les femmes qui se sont montrées très accueillantes envers moi. Les hommes ont chanté sans discontinuer pendant plus de trois heures l'office et les textes, exactement comme la Pessah à la synagogue de Venise où les hommes chantaient aussi la Torah. Une petite fille, dans les bras de sa mère, juste derrière moi, était fascinée par mes cheveux blonds et passait son temps à plonger ses petits doigts dans ma chevelure. Je me suis laissée bercer par leurs chants, leurs voix et peu à peu j'étais prise dans leurs prières, leurs incantations comme si j'appartenais à leur communauté et qu'il n'y avait plus aucune différence entre nous. Je méditais et priais avec ces femmes aux visages très fins et gracieux, les cheveux et les yeux très noirs. J'attendais le moment de la communion mais après trois heures, ils continuaient à chanter et j'ai pensé que cela allait probablement durer comme cela une bonne partie de la journée, donc je suis repartie comblée par cette matinée de pâques copte chargée de leur foi et de leur douceur.

En repartant sur mon vélo à 13h et le soleil m'a terrassé, il y avait plus de 40° ! L'air ne m'avait jamais semblé aussi chaud les jours précédents.

Le soir, pour se faire pardonner d'avoir raté le rendez-vous du matin, Mohamed a voulu que je mange à nouveau dans sa famille. J'avais prévu de manger au bord du Nil mais il insistait pour que j'accepte le repas chez lui. Après le repas, je lui ai demandé d'aller se promener le long du Nil. Il voulait qu'on s'arrête dans un bar où il y avait un concert mais je préférais marcher le long des champs et des rives du Nil.
    On finit par s'assoir sur une dune pour regarder des feux d'artifice au dessus du Temple de Louxor. Quelques minutes plus tard, un type arrive et dit à Mohamed qu'il est sur son champ. Mohamed répond qu'il n'est pas sur un champ mais sur le sable. Le type s'énerve et je comprends qu'il cherche la bagarre. Mohamed lui répond et ne se laisse pas malmener. Quatre autre types surgissent et s'allient à l'agresseur, je m'interpose entre eux et j'explique en anglais que c'est de ma faute, que c'est moi qui ai voulu m'assoir là mais qu'on va partir. Je sens qu'il suffit de peu pour que tout dégénère et j'ai très peur. J'attrape Mohamed et essaye de l'entrainer plus loin, puis un des types tire sur mon sac à dos. Je me confonds encore en excuses pour faire profil bas devant ce petit gang qui avait probablement fumé ou bu. Toute cette histoire me rappelait l'agression dans le métro de Paris ou un français était mort dans mes bras agressé par un arabe parce qu'il avait dit à l'arabe qu'il ne fallait pas gifler une femme. En quelques secondes, je revoyais cette scène sous mes yeux et je redoutais que Mohamed se retrouve roué de coups par les 5 types qui nous encerclaient. Finalement, ils nous ont laissé repartir et on a vite rejoint la route puis pris un taxi. J'ai fait jurer Mohamed qu'il ne sortirait plus de chez lui et qu'il n'en parlerait pas à ses frères, oncles, cousins sinon ce serait vengeance, honneur, représailles et guerre de clans. J'étais encore tremblante quand le taxi m'a déposé à l'appartement.
    C'était un vendredi saint qui aurait pu devenir sanglant… on l'a échappé belle !

Le lendemain, j'étais dans la montagne à 6 h du matin et l'épisode de la veille me semblait déjà si lointain et bassement humain. Je réalisais aussi que c'est au moment où je ne redoutais plus les dangers et me sentais en sécurité dans la ville que tout a basculé. Je l'ai pris comme une forme de mise en garde, de ne pas se réjouir trop vite, une embuscade peut toujours se trouver juste derrière un décor de rêve ou d'apparente sérénité.
    J'ai ensuite appris par le guide de montagne que c'est un coin dangereux où rodent justement les drogués et qu'il est préférable de ne pas s'y aventurer le soir.
    Mohamed m'a dit que le lendemain, il est allé avec sa moto dans le village du type qui l'avait menacé et qu'il a fait plusieurs tour du village pour se montrer… Un copain du type a tél alors à Mohamed en disant que le type voulait lui parler pour s'excuser de la scène de hier et soit disant il se serait excusé en pleurant, d'après les dire de Mohamed. J'ignore si c'est la vérité ou s'il a voulu, vis-à-vis de moi se présenter en vainqueur de cette affaire.
    On aurait dit un mauvais remake de West Side Story.

En gravissant la montagne de Thèbes, je me disais que j'étais aussi partie en escalade assez périlleuse avec un inconnu. Pouvais-je me fier à mon intuition et lui faire confiance puisqu'il m'avait semblé sympathique et honnête ? Au début, c'était le guide, Salah, qui semblait intimidé par moi, il bredouillait même son français alors que la veille il parlait parfaitement clairement. Il m'a mené dans un itinéraire en dehors des circuits touristiques et j'étais par moments, un peu prise de vertige. J'ai peu l'habitude les montagnes et de l'alpinisme. On s'est arrêté plusieurs fois pour se reposer et bivouaquer dans des petites grottes naturelles. Le guide avait prévu des réserves de nourriture. Il y avait tant à manger que cela pouvait laisser supposer qu'il avait emporté des vivres pour plusieurs jours…
    La vue était divine et plus nous montions plus nos conversations devenaient spirituelles et métaphysiques. En quatre heures d'escalade et de promenade à flanc de montagne, je prenais de plus en plus de forces et d'énergie. Salah connaissait les endroits où nous avons trouvé des fossiles de coquillages et d'autres où l'on a ramassé des cristaux de quartz. Il avait prévu un petit sac en tissu dans lequel je pouvais rassembler les pierres.
    Nous sommes restés plus de cinq heures à marcher aux sommets et avons entamé le chemin du retour vers midi quand le soleil devenait trop brulant.

Après s'être restauré au café et rafraichi, il m'a fait découvrir le Temple d'Isis qui venait d'être découvert et ouvert au public depuis à peine deux mois. On a marché à travers champs assez longtemps avant d'y accéder et là, un gardien nous a annoncé qu'il n'avait pas la clé du temple d'Isis. Salah a téléphoné au ticket office pour faire venir quelqu'un qui puisse nous ouvrir car j'avais acheté un billet. On est resté là dans un no mans land, digne du désert des tartares, pendant 15 bonnes minutes à attendre la clé. Le temple était très petit et en carré parfait, il était sorti de terre absolument indemne, aucune pierre ne s'était disloquée.
    A l'intérieur, on se trouvait dans un sanctuaire qui était comme une chambre forte, une pièce contenant une autre pièce à l'intérieur, tel un petit coffre. La clé était venue l'ouvrir rien que pour nous.

Le soir, j'ai mangé à Louxor Est et visité le Temple de Louxor dans l'obscurité. L'atmosphère était exceptionnelle et sur toutes mes photos apparaissent des orbs, ces sphères d'énergie. Il y en avait déjà beaucoup à Abydos et à Denderah mais là c'était fabuleux et l'intensité du lieu était palpable au plus profond de soi. Je suis restée méditer dans la grande cour intérieure, adossée à une immense colonne. Je voulais emporter à Bruxelles la magie de ce lieu sacré et l'intégrer en moi.

Le lendemain, mon vol Louxor-Le Caire-Frankfort-Bruxelles m'attendait. J'étais triste de quitter la rive ouest du Nil, mes trois chats, les muezzins et le chant d'amour des grenouilles.
    Je suis arrivée avec un livre à terminer sur la kabbale et les manuscrits de la mer morte et je repars avec les évangiles gnostiques de Nag Hammadi, le monothéisme de Moïse et Akhenaton qui selon Freud sont une même personne…
    Au même moment, les archéologues de la Vallée des Rois découvraient 50 nouvelles momies.




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