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Le CV de Sophie Buyse

La connaissance par les arbres




« Les Filles du Baobab » sont nées de l'union des talents créatifs de Véronique Schermant et Sonia Bonkowski. Elles ont créé des photo-langages sous forme de jeux de cartes que j'utilise dans ma pratique psychothérapeutique, tant avec les enfants, qu'auprès des adultes.

Véronique et Sonia se sont formées aux pratiques narratives, à la relation d'aide au coaching. Les photographies réalisées par Véronique sont un support à la parole, un outil projectif qui déploie l'imaginaire et nous ouvre les portes de l'inconscient.

Dans le texte qui suit : « Connaissance par les arbres », nous découvrons comment les images-visage d'arbre ont inspiré mes patients et apportent un matériel très riche pour la séance.




Les psychologues proposent souvent aux enfants de dessiner un arbre, une maison, un bonhomme, ces trois dessins permettent de découvrir comment l'enfant se représente et se construit sur la page, comme dans sa vie.

L'arbre est un archétype, il est là depuis la Genèse au travers de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ; il symbolise tous les aspects de l'homme depuis ses racines profondes jusqu'aux sommets qui ont donné naissance aux arbres généalogiques et à l'arbre des séphirots dans la mystique juive.

Les visages d'arbres de Véronique Schermant s'ouvrent à nos regards comme un miroir dans lequel nous pouvons lire nos traits sous leurs écorces, leurs noeuds, leurs entailles. Depuis que j'ai commencé à les utiliser en consultation psychothérapeutique avec mes patients, enfants, adultes ou couples, ma pratique s'est enrichie d'un nouvel outil projectif moins désuet que le test des taches de Rorschach ou des portraits de malades mentaux de Szondi. Les photos des visages d'arbres parlent à notre inconscient, à nos profondeurs, ils sont le reflet de nos faces cachées, joyeuses ou marquées par des souffrances que le patient décèle immédiatement sous les traits du tronc. Ils sont beaux ou laids, attirants ou effrayants, joyeux ou triste, paisible ou en colère selon l'état psychique de celui qui les regarde. Tous apportent des émotions conscientes ou refoulées aux personnes qui découvrent leurs visages.

J'utilise ces visages d'arbres de différentes manières en fonction de la personne qui est face à moi et selon ce qu'elle m'inspire à ce moment là.Habituellement, je cache les cartes et je les présente en éventail en proposant à mon patient d'en choisir trois et de la poser à terre devant lui puis de me dire tout ce qui lui passe par la tête en regardant ces photos.Ils sont souvent saisis par l'image des visages qui apparaissent dans les troncs et très vite expriment leurs émotions : « c'est un visage avec une blessure mais là où la branche a été coupée, il y a des jeunes pousses, des bourgeons. Cette blessure me renvoie à quelque chose de profond, des fines branches peuvent pousser sur une blessure pas refermée. On peut tirer de l'énergie d'une blessure. La vie va forcer les choses. Je vois de belles choses au dessus, comme une promesse. »

L'arbre qu'elle venait de tirer reflétait son état intérieur, le sentiment d'avoir surmonté une blessure de sa vie et qu'elle pouvait en tirer sa force à ce jour.

Sur une autre planche d'arbre, elle dit « c'est un baiser, deux arbres qui ont poussé ensemble et sont liés à vie. Une grande bouche qui prend l'autre bouche et l'englobe, un homme et une femme ». Elle rit en voyant un petit sexe en dessous. Elle dit qu'elle a grandi en vivant avec son mari, comme connectée à lui, dans un lien très fort où elle se mettait sur la pointe des pieds dans ses bras, comme une petite fille qui est avec son père. Je recherche ça chez l'homme. Puis la patiente se met à pleurer et dit c'est l'autre qui me contient, qui m'inspire au lieu que moi je l'inspire.

Je lui dis que le troisième arbre est l'arbre guide qui va lui délivrer son message de sagesse et lui demande quel est ce message, que dit cet arbre ?

« Il me dit de garder les yeux ouverts vers la lumière. Derrière ce grillage, il y a la lumière. Les deux yeux et la bouche sont grands ouverts. L'arbre a aussi des blessures mais je les vois comme des yeux qui nous permettent de regarder les choses. Ils sont tournés vers la partie chaude et lumineuse. »

Je lui demande encore si l'arbre guide fait l'unité entre les deux premiers ? Elle répond : « Oui, comme une petite synthèse mais le guide a plus de signes et d'éléments extérieurs. »

Ce matériel a une force et une dynamique qui aide le patient à se laisser aller, se libérer d'un contenu émotionnel et affectif qui surgit dans l'effet de surprise. Ces images mi abstraites mi figuratives facilitent la perte de contrôle sur ce qui se dit, elles ouvrent un lâcher prise en s'adressant à l'enfant intérieur car les cartes se présentent comme un jeu, comme quelque chose de ludique et inhabituel dans le cours de la thérapie verbale. Elles agissent un peu comme dans les rêves en produisant un déplacement qui nous aiguillera alors vers les parties plus refoulées de la personne ou plus masquées. L'arbre est un peu le masque qui aide au dévoilement.

Une autre patiente qui vient de traverser trois années très douloureuses dans sa vie tire un premier arbre et dit : « C'est un double visage, d'un côté il est en pleurs et triste et de l'autre il est plus vivant, plus ouvert et il a de jeunes pousses. L'arbre montre d'un côté la vie et de l'autre la mort. Il est blanc comme les os d'un squelette »

En voyant le deuxième arbre elle dit : « Il est plus rigolo. La bouche fermée fait un bisou, l'œil rond, il a une belle écorce. »

Le troisième arbre « Il fait le clown, il fait rire. Il est bien vert, bien vivant. Il arrête de pleurnicher ».

La patiente fait tout de suite le lien avec elle, avec les difficultés et épreuves dans sa vie qu'elle pense avoir surmontées. Elle utilise souvent son sens de l'humour et la joie pour lutter contre la dépression et ses angoisses. Après avoir parlé des cartes, d'autres portes personnelles s'ouvrent et amènent d'autres messages qui viennent compléter la séance. Il arrive également que certains patients reviennent parfois sur les cartes des arbres dans les séances suivantes pour continuer de parler du contenu comme si celles-ci s'étaient imprimées en eux et agissaient encore.

Une jeune femme qui vient de fêter son anniversaire et qui s'inquiète de ne pas tomber enceinte après plusieurs tentatives. Elle regarde la première carte et dit : « C'est un monsieur triste, il n'a plus qu'un œil, l'autre est fermé. Il est seul. Il est pensif. Il n'a des cheveux que d'un côté. Il aimerait avoir des oiseaux qui lui rendent visite. Il a perdu une branche, il est prêt à pleurer. Il n'est pas très en forme. »

Pour la deuxième carte : « Mon dieu, il n'est pas content. C'est un extraterrestre, on a coupé cet arbre, coupé les branches. Il est craquelé mais a l'air assez puissant. On a coupé les branches pour le rendre fort. Il a saigné, il a eu mal. On dirait mon mari ce matin ! »

Elle reparle du premier arbre en expliquant pourquoi il est triste : il a besoin de lien aux autres, il aimerait des écureuils, des oiseaux dans ses branches. Je me retrouve dans cet arbre, comme face à ma mère avec son œil sévère. C'est l'arbre de mon enfant intérieur, le triste qui ne dit pas grand choses, qui n'a pas été encouragé. Il sent que son père et sa mère souffrent mais elle est comme orpheline quelque part. Elle voudrait qu'on joue avec elle, qu'on s'occupe d'elle, on ne l'écoute pas.

L'œil fermé permet de moins voir ce qui nous fait de la peine. L'arbre a été déçu, il est blasé de ce monde et n'attend plus rien. Il est désenchanté. J'ai trop attendu, trop espéré et ce n'est pas venu. » 

Une semaine plus tard, elle arrive à sa consultation et me dit : « J'ai repensé à l'arbre triste. Comment pourrait-il se sentir moins seul, moins blasé et ouvrir les yeux ? J'aimerais transmettre et avoir des élèves, pouvoir inspirer les autres, comme un professeur. »

Il est intéressant de remarquer que l'image de l'arbre continue souvent d'agir après la séance et que les patients souhaitent en reparler, ajouter d'autres éléments et parfois des réponses à leur questionnement ou un autre point de vue.Ils trouvent une forme de point d'appui pour penser sans devoir coller à la réalité et cela ouvre des portes intérieures.

Je reçois une jeune femme qui découvre la première carte et la tourne plusieurs fois dans différentes positions comme dans le déni d'y voir un visage. Elle évite donc la confrontation à cette image et choisit de parler d'un rocher dur dont elle dit qu'il à l'air de faire mal à escalader car ses faces sont arides.  C'est un lieu où elle ne souhaite pas aller en vacance, c'est trop froid dit-elle. Puis elle retourne la carte du côté du visage et voit un petit personnage, un petit héro qui avance dans des aventures, comme le magicien d'Oz, il est petit, malformé, timide, moche mais gentil. Le petit garçon rencontre un géant de pierre et se cache. Il est seul. Il n'a pas confiance en lui.

Sur la deuxième carte, elle dit tout de suite qu'elle ne voit pas de visage. Pourtant, celui-ci est bien visible. Elle dit que cet arbre n'est pas fini, qu'il est en train de grandir. Cet arbre lui fait penser à l'endroit où elle a grandi, avec des branches qui continuent de pousser. L'arbre sera plus lisse et il va rentrer dans la norme, ajoute t'elle. Il est seul et ne s'aime pas trop. Il est trop sensible aux autres.

Je lui propose de prendre une troisième carte qui serait son arbre guide. Elle retourne à nouveau le visage à l'envers et semble rejeter son image. Puis elle dit qu'il n'est pas très original, qu'elle n'a pas envie de l'écouter et qu'il n'est pas sympathique. Il est aigri, il est plus âgé avec une bouche monstrueuse. Elle ne veut pas de lui dans l'histoire, il est un personnage de passage, comme la chenille dans Alice au pays des merveilles. C'est comme un professeur hostile, distant qui donne une morale. Puis elle me raconte qu'elle a toujours eu une méfiance envers ses professeurs. Le professeur de primaire la détestait, il était agressif.Cette dernière carte rejoint la première selon elle dans son aspect monstrueux avec la couche extérieure dure et difficile.

« Les arbres sont des êtres individuels qui n'on pas trop besoin de communiquer. »

Quelques séances plus tard, elle reviendra sur ce qu'elle avait découvert dans ces cartes d'arbres : « J'ai repensé à ce que j'avais dit en parlant de l'arbre : « moche mais gentil » c'est comme ça que je me sens. J'ai aussi ce côté rude, distordu. Je me réfugie dans la solitude, le silence. A l'école j'étais peu participative, je ne communiquais pas, je ne voulais pas qu'on me voie, alors on me considérait comme hautaine. Je me sentais enfermée, pleine de cadenas intérieurs.  A propos de l'arbre « moche mais gentil », je ne montre pas mon côté gentille. Je suis trop paumée, je dois m'écouter plus. »

Il me semble qu'elle ne visualisait pas les visages du premier coup d'œil sur la carte car il lui est aussi très difficile de parler d'elle, de s'écouter, de se regarder. Elle a une image d'elle très dévalorisée et elle rejette l'image, un peu comme si elle se rejetait elle-même. En reparlant des cartes plusieurs semaines plus tard, c'est comme si elle éprouvait le besoin de retrouver ces parties rudes, moches, paumées pour qu'on leur accorde du soin, de l'écoute, de la bienveillance. On a ouvert le jeu, on donne la parole aux personnages de son histoire et on découvre ses aventures passées à l'école avec les professeurs maltraitants puis plus tard avec les autres protagonistes de sa vie.

Je lui ai proposé de tirer des cartes d'arbre figurants les membres de sa famille, son père, sa mère, elle et son frère. Nous avons donc un arbre généalogique constitué de quatre arbres différents.

De la carte de sa mère elle dit : « Elle a le regard sombre, sa peau est lisse et figée car son physique a été arrangé, elle a été refaite. L'arbre est à la fois accueillant et distant. Elle a quelque chose de caché au fond d'elle mais ce n'est pas aussi fort et compliqué que moi.Elle n'est pas si torturée. Elle est déçue de s'être laissé faire dans la vie. Elle regarde vers moi. »

De la carte du père elle dit : « Il a un visage double, multiple, on ne sait pas où le regarder. Il ne me regarde pas. Sa bouche est ouverte avec une expression de désarroi, de détresse. Mes parents sont comme deux étrangers.

Du frère elle dit : « Il est noir aux yeux rouges, c'est bien lui. Le côté dur du noir, si on se cogne à lui, on a mal. Il repousse les autres. Il est lisse, il s'est adapté. Il y a un lien avec moi, il me reconnait, il me voit. Il ne me fait pas mal. Il est très intelligent, il voit clair, il est hyper conscient. Son arbre n'est pas bien au milieu des parents. Il n'a pas de lien.

Dans la famille, on est tous des électrons libres. Mon arbre est paumé dit-elle.Je lui demande ce qui pourrait aider son arbre ? Elle me répond qu'il devrait arrêter d'essayer de chercher des liens.

Il peut être utile en psychothérapie que les détresses les plus traumatiques s'expriment de façon indirecte, pour ne pas renforcer par les mots l'inscription du trauma, en ouvrant les blessures du passé.Les cartes permettent d'exprimer la douleur tout en gardant une certaine distance, comme une forme de bouclier protecteur qui pourra peut-être tomber au fur et à mesure du travail thérapeutique. C'est le patient qui décide d'en dire plus ou de rester à l'abri. L'arbre est métaphore et stimule aussi la créativité, l'imaginaire du sujet. Comme l'écrivait Wittgenstein dans le Tractatus, ce dont on ne peut parler, il faut le taire ou bien le dire par le biais de la métaphore.L'outil poétique et esthétique que constitue ces photos portrait d'arbre est comme une galerie d'art ou une vaste forêt dans lequel le thérapeute accompagne son patient à son rythme sans rien forcer.

Les enfants sont très sensibles au caractère magique des figures mais ils réalisent que derrière ce cache-cache avec les arbres, ce sont eux-mêmes qu'ils retrouvent. Il est très intéressant de travailler le jeu avec un des parents ou les deux car dans la dynamique, l'enfant entend comment chaque parent se décrit et se positionne avec son arbre par rapport à lui.En tant que psychothérapeute spécialisée dans les deuils chez l'enfant, généralement lié au décès d'un parent, lorsque l'enfant représente sa famille, il tire également une carte pour le disparu. L'endroit où il pose le parent décédé et ce qu'il en dit est assez révélateur de la place qu'il a encore dans sa vie.

Je demande également de choisir trois arbres qui représenteront son passé, son présent et son futur, il peut ou les regarder tous avant de les choisir ou les tirer au hasard et les positionner dans l'ordre qu'il veut en expliquant son choix.

Un jeune garçon adolescent dont la maman est décédée il y a quatre ans, prend trois cartes et sur la première dit : « Il y a un visage avec une balafre. Il est triste et joufflu. On dirait le cri sur la peinture de Musch, c'est un arbre schizophrène. On l'a élagué, son écorce est vieille. Ses racines sont profondes, elles vont de travers. Il y a un arbre mort.» Il se souvient que lui aussi après le décès de sa maman mangeait de trop et était devenu joufflu.

Le deuxième arbre tiré : « Celui là, il a mal dormi. Il râle d'aller bosser. Il est très coloré, les racines peu profondes, il est dans un pays chaud. Il est comme moi le matin, il est plus sympa ! »

Le troisième arbre : « Il est neutre. Comme moi au cours de religion. Je suis passif. Il pousse droit et très haut.

L'enfant, très spontanément, décrit son caractère immédiatement en parlant des arbres et n'hésite pas à faire le rapprochement. Il semble être capable de visualiser ces éléments de sa personnalité au travers de plusieurs arbres différents et aussi de les intégrer.

En conclusion, nous pouvons dire qu'il y a de multiples façon d'utiliser ces visages d'arbre pour les faire parler et que chaque thérapeute peut choisir selon son inspiration et son intuition quel type de jeu il proposera à son patient. Le chant des découvertes intérieures est vaste et ce nouvel outil offre d'infinies possibilités de parler de soi et des autres.

En dehors du contexte thérapeutique, les photos de Véronique Schermant sont aussi très agréables à utiliser entre amis ou pour se présenter dans un groupe. Elles mettent de l'ambiance et relient les personnes en les aidants à communiquer sous une forme moins consensuelle que les habituelles présentations en société.


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