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Le CV de Sophie Buyse

Attentats terroristes :
la prise en charge psychologique
du deuil et des traumatismes
des rescapés est indispensable

En Belgique, un attentat terroriste est considéré comme un cas d'évènement majeur entraînant le lancement de mise en alerte des services hospitaliers, le plan MASH. Dans ce cadre, le plan d'intervention psychosociale PIPS est mis en place immédiatement, pour la prise en charge des rescapés. Dans le cas de catastrophes civiles et plus spécifiquement dans le cas d'attentats, cette prise en charge psychologique nécessite une intervention spécialisée, immédiatement après l'attentat, et ensuite durant la longue période de revalidation dont les rescapés auront besoin pour se reconstruire psychiquement. La psychologue Sophie Buyse nous explique ci-après quelques nuances de la sensibilité qui doit être apportée dans ce cas particulier.


La psychologue Sophie Buyse est spécialisée dans la prise en charge de victimes rescapées d'une catastrophe ou de leurs proches ayant subi un deuil, qu'il soit d'enfants ou d'adultes. Elle a été amenée à intervenir lors de différentes situations de deuils traumatiques, dans des groupes de soutien aux familles ou des groupes destinés aux enfants en deuil (Espaces Papillon). Elle a également pris en charge la formation de policiers pour les préparer à faire face à des accidents de la route mortels et pour annoncer les décès aux proches, notamment lorsqu'il s'agit d'enfants ayant un parent décédé. La première annonce d'un décès influera en effet dès le départ la réaction de celui ou celle qu'il faudra prévenir.





Article recueilli par Vincent Wautier et paru dans les magazines Tempo Médical et Tempo Digest (www.tempo30.be), décembre 2015.





La douleur et le choc, juste après

Dans les circonstances de mort violente après des attentats, il faut tenir compte de divers éléments qui vont interférer sur le deuil. Les traumatismes et les deuils sont collectifs, et l'effet groupal permet de rompre l'isolement d'un deuil individuel et peut en quelque sorte servir de « soutien » du fait que les victimes sont nombreuses.

Juste après l'attentat, le thérapeute peut rassembler les rescapés de l'attentat et les familles pour que ceux-ci s'appuient sur la solidarité et la détresse qui les unit. C'est un premier temps pour se rassembler car le vécu de la perte et des drames éclate, brise et morcelle les survivants. Il est utile de favoriser un simple moment pour se réunir, prendre un café, se serrer dans les bras, pleurer, être ensemble, ou se réconforter les uns les autres. Le psychologue doit tenir les journalistes à distance. Il faut éviter les déclarations et les témoignages qui amèneraient la victime à exprimer trop rapidement son drame, sachant qu'elle est encore dans la douleur et le choc, et que la narration produirait une inscription encore plus dramatique du trauma, et le renforcerait. Des études ont montré que la parole après des catastrophes produisait une aggravation du traumatisme. Plus on raconte, pire ce sera dans la psyché. Les psychologues savent qu'il est préférable de commencer une thérapie ou des groupes de deuil avec les enfants ou avec les adultes après une période de six mois suivant un décès.

C'est le temps psychique nécessaire pour revenir à soi, pour sortir de la sidération et de la douleur de la perte. Il est donc essentiel de préserver ce temps de réparation interne, et de revenir à une forme de stabilité avant de mettre des mots sur un drame. Les attentats provoquent une forte médiatisation.

Le passage en boucle des images et des violences subies constitue malheureusement une nouvelle agression autant pour les rescapés que pour les familles des victimes, qui ne parviennent plus à sortir de cette réalité et se sentent aspirés par les images et les mots des autres. Le risque à éviter dans ce cas est qu'ils se retrouvent confrontés à un deuil pathologique, du fait de la médiation qui est apportée à leur drame personnel.


La reconstruction psychique nécessaire

Si la diffusion des images et des témoignages est une réactivation du traumatisme, elle permet par ailleurs de recevoir une reconnaissance publique de sa détresse et de partager son chagrin, sa révolte et sa colère avec tout un pays, toute une population. Cette reconnaissance par les autres permet d'avoir un statut de « victime » qui peut s'avérer utile pendant un certain temps mais dont il faudra, peu à peu, se libérer et se détacher. C'est grâce aux rituels, aux cérémonies et aux derniers hommages que les victimes seront soutenues parce que ces rituels, ces chants ou encore ces prières aux défunts les aident à symboliser leur disparition et à se décaler par rapport à l'horreur qui les a frappés. Ces gestes sont bien plus précieux et nécessaires que la parole. Les spécialistes du traumatisme savent qu'il faut effectuer un travail sur le déplacement des images catastrophiques tétanisantes et obsédantes vers une représentation symbolique. Celle-ci, dans le cas d'enfants, peut s'exprimer par le dessin, le jeu ou toute autre créativité permettant de prendre du recul, de sortir de la scène traumatique et s'en détacher en la situant hors de soi.

Une aide physique peut également s'avérer indispensable pour les victimes survivantes qui ont été blessées, et des techniques telles que la relaxation, les massages, l'hypnose, l'EMDR ou l'EFT sont de plus en plus proposées car elles offrent un outil qui réunifie un corps attaqué, meurtri qui a perdu ses repères et ses points d'ancrage. Ces techniques libèrent aussi des images de la tragédie qui sont fixées dans les pensées, en les remplaçant par d'autres images contenantes et unifiantes.


Le souvenir d'un cauchemar qui dort

"Que les autres s'en rendent compte ou non, les survivants ne font plus partie du monde des vivants. Hypersensibles ou insensibles, ils sont traversés d'images intempestives, trop vives ou au contraire fantomatiques. Ils oscillent entre confiance excessive et méfiance". Cette phrase remarquable écrite dans l'ouvrage de F. Davoine & J.M. Gaudillère, "Histoire et trauma, la folie des guerres" (Stock, 2006), illustre parfaitement l'état psychologique dans lequel se retrouvent les rescapés d'attentats terroristes.

Certains des rescapés pourront se blinder et ne rien laisser paraître de la détresse qui se sera inscrite au plus profond d'eux. Il s'agit d'un mécanisme de défense et de protection contre l'angoisse d'anéantissement. Ils nécessiteront toutefois une aide à postériori car toute détresse enkystée peut ressurgir plus tard ou s'inscrire parfois dans un corps qui souffrira de troubles psychosomatiques. En se barricadant émotionnellement contre l'horreur subie, l'individu adopte une stratégie de survie pouvant même présenter des formes de négation de la réalité, pour se préserver de l'insoutenable.

Pour les victimes d'attentats, on peut dire que le tissu psychique a également été troué, et que les balles ont produit dans le corps, le sien ou celui des autres, une intrusion et une effraction qui brisent les limites avec l'agresseur. Le traumatisme peut produire une perte de repère et une perte de personnalité et d'individualité. Les agresseurs, qu'il s'agisse de terroristes islamistes comme ils sévissent aujourd'hui ou de tortionnaires nazis comme l'histoire le retient, ont déshumanisé ceux qu'ils ont tué physiquement ou psychiquement. Cette déshumanisation a fait en sorte qu'ils ont assassiné sans aucun état d'âme.

Boris Cyrulnik nous explique dans ses ouvrages sur les victimes résilientes que ceux qui survivent le mieux aux traumatismes sont ceux qui ont eu la possibilité d'agir pendant une catastrophe, soit qu'ils étaient parvenus à trouver une cachette ou qu'ils avaient pu aider un blessé, ou encore attaquer un agresseur. L'essentiel est qu'ils ont pu réagir, et manifester leur volonté de survivre en refusant toute passivité devant la menace. Lors d'attaques terroristes, les survivants éprouvent souvent une forme de culpabilité par rapport à ce qu'elles ont pu faire ou non durant l'attaque. Elles ressentent souvent une impression d'impuissance qu'elles assimilent à une faute, celle d'avoir été paralysées par la peur avec l'incapacité d'agir ou de réagir.


Exposé de la psychologue Sophie Buyse recueilli par Vincent Wautier.


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