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Le CV de Sophie Buyse

L'enfant confronté à la mort d'un proche


Article paru lors de la Toussaint
in La Libre Belgique, le 28 octobre 2013.

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Sophie Buyse, psychothérapeute à l'asbl « Cancer et Psychologie », écrivain.


Au cimetière, le petit Lucien, 4 ans, regardait attentivement le cercueil de son grand-père s'enfoncer dans la terre. Après la cérémonie des funérailles de son papy, Lucien s'exclame soudain : « On a planté Papy ! ». Le petit enfant voulait-il exprimer que si l'on enterre le mort, c'est pour qu'il repousse ? Que la terre donne la vie en accueillant la mort ?

Avant 4 ans, l'enfant n'a pas conscience de l'irréversibilité et de la permanence de la mort, il pense que le « disparu » peut réapparaître ou que celui qui est « parti dans le ciel » va revenir. Le petit enfant, dans la toute puissance de sa pensée magique, pense parfois qu'il est à l'origine de ce qui advient et que, dans ses fantasmes, il a peut-être pu provoquer la mort de son parent. Il pourra garder, au fond de lui, une culpabilité secrète et honteuse d'avoir été responsable de cette catastrophe. Bien souvent, la famille ignore le scénario imaginaire et caché du petit enfant qui éprouve peut-être le besoin de s'inventer une explication ou une histoire face à la mort qu'il ne comprend pas.

C'est à partir de 7 ans que l'enfant intègre que la mort est définitive. Cependant, les enfants peuvent ressentir très précocement l'angoisse d'abandon, de séparation et la crainte de ne plus voir réapparaître le parent. L'attachement qui est le moteur de toute vie devient vite porteur d'angoisse de mort s'il est frappé de détachement. La survie du petit enfant dépend de ses parents et si l'un d'eux décède, l'équilibre est brisé. Le parent survivant tentera de remplir les deux rôles mais sans jamais parvenir à remplacer le disparu. L'absence, le vide et le manque entrent désormais dans la réalité de l'enfant et ne le quitteront jamais totalement car la perte d'un parent dans l'enfance laisse des traces jusqu'au terme de la vie.

À l'association « Cancer et Psychologie » nous accompagnons les malades depuis 30 ans et ce sont les parents malades qui nous ont menés vers ce travail d'accompagnement des enfants en nous questionnant « comment parler du cancer aux enfants ? » et « quelle aide leur apporter si je décède ? ». L'enfant ne doit pas être écarté durant la maladie et les traitements du parent, il doit recevoir des explications adaptées à son âge. Si l'état de santé du parent se dégrade, il doit être informé de l'avancée de la maladie dans le corps qui n'arrive plus à être arrêtée par les médicaments. Les enfants sont très sensibles et perçoivent les améliorations ou la détérioration de la santé du parent. Ils le captent aux regards, aux tonalités dans la voix, aux conversations entendues et à une finesse de perception qui leur est propre. Il est inutile de leur cacher la réalité en essayant de les préserver car, généralement, ils savent déjà la vérité. La maladie d'un parent « adultifie » les enfants et les précipite trop vite dans une conscience accrue du réel et des risques de mort.

Les familles doivent rester très vigilantes aux enfants qui semblent aller bien ou que l'on dit « sages » pendant la maladie ou après un décès, car les enfants veulent préserver leurs proches et ne pas causer de problèmes supplémentaires. Ils peuvent refouler des sentiments de tristesse, de colère, de rage pour éviter de peser sur la famille déjà si fragilisée. Les aînés prennent souvent en charge les frères et soeurs plus jeunes ou essayent de remplir des tâches ménagères pour soulager le parent débordé mais ces responsabilités risquent de les couper de leur enfance. Il est important de mettre en place un nouveau cadre familial qui tienne compte des réalités psychiques spécifiques de l'enfant en deuil et qui tente de préserver malgré tout l'insouciance propre à l'enfance.

Le temps du deuil chez l'enfant peut être différé par rapport au vécu de l'adulte. Si le parent survivant est trop absorbé par sa douleur et son chagrin, l'enfant peut mettre entre parenthèse son deuil et vouloir soulager d'abord son parent. Quand, dans une fratrie, un enfant pleure beaucoup et l'autre pas, nous savons que cela ne dépend pas du caractère de l'enfant mais d'une forme d'inhibition à souffrir ensemble ou du danger à cumuler les détresses. Les émotions vont circuler dans une famille et se déplacer de l'un à l'autre, parfois l'un après l'autre.

Pour apporter une aide spécifique aux enfants en deuil, nous avons créé les « Espace Papillon » des groupes d'enfants confrontés au décès d'un proche par maladie, accident, suicide… Ces groupes permettent aux enfants d'exprimer leurs émotions avec d'autres enfants qui vivent et traversent la même épreuve. En se retrouvant entre enfants, ils évacuent par les mots, les dessins, les modelages, ces contenus trop pénibles ou menaçants. Ils libèrent ainsi leur coeur mais aussi leur corps du poids de chagrin souvent mêlé de colère, de regret et de culpabilité. Entre enfant, les jeux deviennent des rituels pendant lesquels ils confectionnent une « boite à souvenir » ou un Temple du silence avec des pierres sacrées et un Mandala pour se relier au disparu, ils façonnent une boule anti-stress rebaptisée par eux « boule antitristesse » etc.

L' Espace Papillon accueille les enfants six mois après un décès car il est nécessaire de dépasser la période traumatique des premiers mois pendant lesquels l'enfant et sa famille sont encore sous le choc. Cette phase d'irreprésentable où les mots manquent laisse peu à peu la place à une autre étape qui permettra d'élaborer le deuil sous ces différentes spécificités.

Les recherches menées par le psychiatre Boris Cyrulnik sur la notion de résilience montrent que beaucoup d'enfants orphelins sont devenus des adultes étonnements forts et créatifs.

Gardons confiance dans les ressources des enfants, la mort d'un parent peut mener vers un chemin de croissance. Le disparu semble continuer à « élever » l'enfant par-delà les frontières de la mort, depuis le coeur où il demeure vivant.

Les Espaces Papillon se déroulent sur une période d'un an, une après midi par mois et existent à Bruxelles, Liège, Namur et Charleroi.

Toute personne intéressée peut contacter l'asbl




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