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Le CV de Sophie Buyse

Accompagnement
par l'observation du nourrisson
des femmes incarcérées avec leur bébé à la prison.

Dans le cadre d'une recherche action à la prison de Bruges (Belgique).

Avec le soutien du Fonds Houtman (O.N.E.).


(Photos dans l'article: Visite au prison pour mères incarcérées avec leurs enfants, à Czerwiec en Pologne, 2010)



L'enfant séparé de son parent incarcéré

Un père, une mère entre en prison, la prison entre dans la vie de l'enfant, qui voit ainsi son entourage familier bouleversé, déchiré. Dans certains cas, extrêmes, c'est physiquement qu'il sera victime bien innocente de la sanction même: pour ne pas le séparer de sa mère alors qu'il est en bas âge -ce qui est un bien-, on lui fera partager la détention de celle-ci -ce qui ne va pas sans d'autres carences, problèmes et suscite maintes réflexions.

Au niveau des chiffres, il faut savoir que 80% des détenus ont des enfants et qu'en moyenne 20.000 enfants, en Belgique, sont chaque année concernés par la détention de l'un de leurs parents ou des deux.

Rupture, séparation ou abandon, tels sont les vécus de milliers d'enfants de détenus, révélant la nécessité d'un soutien spécifique. Faut-il en effet rappeler combien le développement de l'enfant, la construction de son identité, son bien-être, sont liés à la qualité des relations qu'il entretient avec ses parents et les autres. Au travers d'événements réussis, intégrés positivement, il construit sa personnalité, sa sécurité de base.

Répercussion de la détention sur la famille et sur l'enfant

La détention provoque une brusque régression au point de vue économique et sur le plan social. Très souvent le scandale et la perte du statut social sont inévitables. Il en résulte isolement et ostracisme à l'encontre des enfants de détenus. Fréquemment, la détention amorce un processus de désintégration familiale ou conjugale, temporaire ou définitive. Sur le plan éducatif et selon l'avis de plusieurs experts, la formation scolaire souffre de la détention des parents.

Les répercussions sur le développement de la personnalité de l'enfant sont plus graves. Chaque cas est unique et l'on ne peut qu'indiquer les traits principaux. S'il n'y a pas le concours de conditions sociales exceptionnellement favorables, l'épanouissement de la personnalité de l'enfant et son intégration sociale sont le plus souvent freinés, sinon voués à l'échec. Fréquemment, la délinquance d'enfants de détenus est l'aboutissement de la carence familiale, causée au moins en partie par une détention mal vécue du ou des parents.

Bien souvent, sous l'action de l'opinion publique et de la presse, l'enfant qualifié d'"enfant de détenu" souffre d'un traumatisme insurmontable: après avoir perdu un parent, il perd son identité sociale, ses amis, jusqu'à sa propre image. Différents auteurs observent les sentiments suivants chez ces enfants: détérioration de l'image parentale, idéalisation du parent emprisonné vu comme un "héros", traumatisme résultant des visites aux détenus, révolte, humiliation, besoin de vengeance, effondrement psychologique, culpabilisation…

Les contacts des détenus avec leur famille

De l'avis quasi unanime des experts, les visites des enfants à leurs parents sont traumatisantes. Mais l'expérience montre que ce ne sont pas les visites aux parents prisonniers qui sont en elles-mêmes néfastes, mais le climat des parloirs et les longues attentes des salles de visites. Le développement affectif des enfants n'en est nullement favorisé, et pourtant, ces visites sont indispensables et bienfaisantes pour l'enfant et le parent.

État psychologique d'une mère en prison

Lors de l'arrestation d'une femme, une des premières questions à se poser est si celle-ci est mère d'un ou plusieurs enfants. Dans le cas où la femme est mère d'un enfant de moins de deux ans, ils devraient directement penser à lui proposer de garder son enfant auprès d'elle. Par contre, si l'enfant est présent lors de l'arrestation, il faudrait réfléchir au traumatisme que ceci peut constituer pour lui.

Souvent, la mère cherche une solution temporaire et provisoire pour la garde de son enfant, avant que la garde soit régularisée par l'autre parent ou le tribunal de la jeunesse. Exceptionnellement, la mère sera incarcérée avec son enfant, cette dernière solution n'étant pas préconisée par les intervenants judiciaires.

La séparation

Dans la majorité des cas, la mère est séparée de son enfant, séparation douloureuse qu'elle vit difficilement. Elle survient brutalement et s'inscrit dans une histoire familiale marquée par la marginalisation et la délinquance. Cette séparation d'avec l'enfant est rarement la première toutefois, elle est toujours très péniblement vécue.

Les mères éprouvent alors un sentiment de culpabilité, elles se vivent comme "mauvaises mères". Elles ont l'impression d'abandonner leur enfant, se sentent fautives. Le parent anticipe une souffrance chez l'enfant due à la séparation, car il se croit indispensable à la santé psychique de l'enfant. D'autre part, la certitude d'être une condition nécessaire à la survie de son enfant peut parfois restaurer le narcissisme fortement ébranlé du détenu, lui rendre une meilleure image de lui-même.

Le parent incarcéré éprouve un sentiment de honte vis-à-vis de son "échec" de parentalité, honte d'affronter le regard de son enfant et de ne pas le voir grandir. Les mères sont privées de contacts essentiels à la relation et, peu à peu, perdent l'image réelle de leur enfant pour l'échanger contre une image idéale, fantasmée. L'enfant prend une place irréelle et non équilibrée par rapport à son statut effectif d'enfant. Durant les contacts restrictifs en parloirs surveillés ou en salle de visites, la mère n'arrive pas à bien vivre le moment de la rencontre, elle est déçue par son enfant réel qui, dans son imaginaire, s'était présenté si extraordinaire…

L'impact affectif sur les mères est important et dépend de la manière dont elles gèrent la séparation avec l'enfant. Dans le cas d'une gestion active, participative, les mères n'éprouvent que peu de rupture affective avec l'enfant. Mais elles ont besoin de soutien et d'aide pour élaborer cette séparation.

La mère incarcérée avec son enfant

Une expérience pilote a été menée à la prison de Bruges en décembre 92. Un accompagnement par l'observation selon la méthode d'Esther Bick en cellule des mères incarcérées avec leur enfant s'est déroulé sur une période de deux ans. Cette recherche-action, subsidiée par le Fond Houtman de l'ONE, a pu mettre en évidence le bienfait du soutien psychologique proposé aux mères détenues avec leur bébé.

Prison de Czerwiec 2

Dans la section "nursery" de Bruges, les mères s'occupent de l'enfant dans leur cellule et pourvoient à chacun des besoins vitaux. Il est important d'accompagner et de soutenir l'enfant incarcéré avec sa mère, et ce afin de leur permettre à tout deux de vivre une relation équilibrée et vraie. L'enfant et sa mère ne doivent pas être en permanence en présence l'un de l'autre, ils ont besoin d'êtres séparés une partie du temps (par exemple, la mère peut travailler en atelier pendant que l'enfant sort de la prison la journée pour aller dans une crèche) de manière à éviter une relation trop fusionnelle.

Les raisons pour lesquelles il a été décidé de poursuivre et maintenir une action en faveur des enfants de détenues, et cela en dépit des difficultés, peurs, obstacles multiples rencontrés, sont motivées par les résultats encourageants observés alors que se nouait le lien psychothérapeutique entre la mère, l'enfant et un intervenant extérieur. Ce travail avait été reconnu par la mère et l'enfant, en attente chaque semaine du rendez-vous. La demande était donc réelle de pouvoir s'exprimer, d'être en quelque sorte "entreposés" dans une oreille attentive; une certaine souffrance se trouvait soulagée…

Au regard de l'institution carcérale, la mère et son bébé sont considérées comme privilégiées. Elles sont censées bénéficier d'un confort qu'elles ne pourraient pas, pour beaucoup s'offrir à l'extérieur. Ce statut de "privilégiée" rend plus difficile pour elles toute revendication et toute authenticité pour exprimer leurs difficultés.

La prison offre un mode de vie infantilisant pour ces femmes qui n'ont à s'occuper de rien. Elles ne préparent pas les repas, ne lavent pas les vêtements et tout leur est fourni gratuitement: le lait, les langes, les produits de soins. Certaines mères sortent de prison sans savoir préparer une soupe ou une compote. Elles n'ont aucune idée du prix des boïtes de lait ou des langes.

Les mères éprouvent parfois des difficultés à instaurer une bonne distance avec le bébé, la relation peut osciller entre le rejet et la fusion, notamment lorsqu'elles ne supportent plus les pleurs décodés commes reproches ou un mal-être du bébé, s'angoissant la nuit. Elles parlent à l'enfant comme à un égal, c'est le confident privilégié, même la nuit elles ne se résolvent pas à s'en séparer et très nombreuses sont celles qui le font dormir dans leur propre lit.

Une mère disait: "cet enfant, je ne permettais à personne de le porter, je ne le posais jamais à terre, il était devenu pour moi la seule raison de vivre et j'étais devenue pour lui son univers…je ne me suis pas aperçue que j'accaparais complètement mon fils."

Des femmes, qui ont des enfants ainés à l'extérieur, se sentent déchirées, pouvant être toute à ce bébé et plus rien aux autres.

Lorsqu'il n'est pas l'intrus, l'objet de désirs ambivalents, liés à l'incarcération, à l'absence du père, l'enfant va être facteur d'espoir et idéalisé. Il ne pourra que combler tous les désirs de sa mère qui rêve pour lui d'un avenir autre et qui compte sur lui pour se réinsérer dans la société.

Ces femmes pour la plupart présentent un équilibre fragile. Elles ont connu des itinéraires insensés (familles instable ou disloquées, placements, mauvais traitements physiques ou psychiques, toxicomanie…). Ces jeunes mères sont là pour des affaires criminelles même si ce n'est pas la majorité, ou des affaires correctionnelles longues quand il s'agit de trafic de drogue, notamment pour les étrangères.

À la fragilité de leur personnalité, s'ajoutent les angoisses liées à la rareté ou à l'absence des liens familiaux, à leur futur au dehors. La naissance de l'enfant réactualise pour elles leurs propres histoires et leurs propres souffrances. Quelquefois, le séjour en prison, dans les conditions optimales d'accompagnement, va leur permettre d'investir leur petit, de créer un lien durable. Cependant environ 5% des enfants seront abandonnés après la sortie de prison de leur mère.

Prison de Czerwiec 3

Plusieurs mamans ont en effet traversé de longues périodes dépressives, marquées par le manque de confiance en elles, le désespoir, la tristesse. Les enfants, pour leur part, ressentaient chacun de ces états douloureux traversés par leur mère, les uns réagissant par l'abattement, la prostration, d'autres en somatisant ou en présentant des troubles du sommeil, de l'alimentation, du comportement…

Le nourrisson semblait vouloir détourner l'attention de sa mère du mal qu'elle ressentait, pour qu'elle s'occupe de lui, ne pense plus à ses tourments. On aurait dit qu'il lui signifiait:"Tu ne peux pas craquer, je suis là, prends soin de moi!" Très vite, les mamans répondaient aux appels à l'aide de leur enfant, car leur sensibilité est exacerbée en prison: elles perçoivent les moindres changements d'attitude, d'expression du bébé; la relation entre eux fonctionne sous forme de vase communiquant, le trop-plein de l'un fait immédiatement déborder l'autre. La proximité exclusive du lien constitue à la fois une charge d'amour immense et un poids parfois insupportable, du fait qu'il y a une sorte de perméabilité pour l'enfant aux émotions de l'autre. En définitive, il devient extrêmement difficile pour le bébé de ressentir quelque chose seul, pour soi, sans avoir l'impression que l'autre partage la même expérience… On peut se demander si l'enfant, au-delà du fait qu'il subit l'incarcération de sa mère, ne se sent pas - fantasmatiquement - tout aussi coupable et condamné qu'elle, s'il n'a pas l'idée inconsciente qu'il pourrait partager la faute de sa mère. Il serait éventuellement intéressant de vérifier s'il n'existe pas une forme de culpabilité primitive chez l'enfant de détenu.; pensons notamment aux expériences bouleversantes vécues par les enfants de déportés: le traumatisme parental peut se transmettre de génération en génération.

Comportement de l'enfant face à l'enfermement

Lorsque l'enfant est en âge de se déplacer et d'investiguer les lieux, il semblerait que la prison n'est pas considérée par lui comme la seule réalité. Il ne s'en contente pas, la cellule devient vite trop étroite, il cherche à s'aventurer toujours plus loin, hors des murs. De même que le foetus après neuf mois ressent l'utérus comme trop étroit et cherche à en sortir, il reste peut-être en chacun de nous un désir inouï de trouver une ouverture, un "dehors" après la joie du dedans. La maman incarcérée transmet également au bébé son besoin frustré de liberté, ses rêves d'évasion. Très rapidement, ces bébés essayeront d'ouvrir des portes, auront une curiosité insatiable pour ce qui se trouve plus loin que leurs yeux, que leurs mains, que leur petite taille. Les mères se plaignent de la routine et de l'ennui de la vie carcérale. Les enfants souffrent surtout du peu de stimulations, visuelles, sonores, et réclament des distractions.

Prison de Czerwiec 4

Marie-Cécile Bourdy, psychologue à Fleury-Mérogis parle de la souffrance de l'enfant liée à l'enfermement et dit: "Très tôt l'enfant se manifeste à l'ouverture et à la fermeture des portes, cela a été constaté dès l'âge de 4 mois et demi. Dès qu'il marche à quatre pattes l'univers cellulaire devient trop petit pour lui.

Dans la cellule avec sa mère, ce sont bagarres et cris, il tape, il giffle, il se débat, il est violent, il cogne contre la porte- plongeant sa mère dans le désarroi le plus total.

Une mère rapporte que lors de la fermeture de la cellule, sa fille l'amenait à la fenêtre et passait son bras dans l'entrebaillement de celle-ci comme si elle avait besoin de "toucher le dehors".

Ils essayent tous d'attraper les clefs des surveillantes. Certains développent des conduites contra-phobiques fermants une porte de séparation qui reste habituellement ouverte et s'essayent à la rouvrir avec un jeu de clefs quelconque. "

En dehors de la cellule, tous les enfants qui marchent suivent jusqu'à la grille les visiteurs ou les membres du personnel qui sortent de la nursery.

Lorsqu'un bénévole parvenait à faire sortir de prison un enfant et l'emmenait en promenade ou jusqu'à la mer, la maman remarquait au moment du retour que le visage de son bébé s'était soudain illuminé, qu'il était, au sens littéral, enchanté d'avoir découvert quelque chose de différent et d'inconnu: un chien, une vache, une voiture… Souvent la mère en profitait également de ces brèves journées hors des murs dont l'enfant avait bénéficié, elle semblait heureuse du petit bonheur qu'il lui communiquait.

L'émotion de la sortie

Trois détenues suivies depuis près de deux ans, pressentaient que leur libération approchait, mais elles ignoraient le jour et le mois de cette échéance. Cette attente impatiente était particulièrement pénible et angoissante, remplie de faux espoirs, de promesses non tenues… Les détenues devenaient très nerveuses. Dans le courant de cette longue période d'expectative, la direction de Bruges a décidé qu'il ne serait plus possible de se rendre en cellule auprès des mamans; après deux mois de pourparlers, durant lesquels ni les mères ni les enfants n'étaient plus vus, l'autorisation de poursuivre les entretiens en parloir d'avocats a été obtenue. Cette soudaine rupture dans le rythme des rencontres semble avoir été vécue très douloureusement par les détenues, qui ne comprenaient pas ce qui justifiait cette décision. En somme, les mères, les enfants et l' observatrice étaient au même régime d'attente, ce climat était particulièrement insécurisant, décourageant. Un suivi régulier, en cellule leur avait été promis, un soutien de deux ans, et voilà que subitement, sans explications, tout s'était interrompu.

De plus, les conditions de rencontres ont été changées puisqu'au lieu de retrouver les enfants dans leur lieux de vie, en cellule, les rencontres se passaient dans une pièce vide, sans fenêtre sur l'extérieur, se composant exclusivement d'une table et de trois chaises. Heureusement, quelques jouets furent autorisés. A notre grande surprise, le jour où il fut possible de revenir à la prison, les quatre mamans demandèrent toutes ensemble à avoir un entretien. Nous nous sommes donc retrouvées à cinq - et quatre enfants - dans une pièce de 10 mètres carrés. Pour la première fois une forte solidarité s'est manifestée entre les femmes, une même préoccupation les animait: leur sortie prochaine et le flou entourant la date de mise en liberté. Toutes exprimaient le désir de sortir; et parallèlement la panique d'être dehors. Chacune a pu dire ses angoisses de se retrouver seule avec son bébé dehors: comment se débrouiller? où aller? les craintes de récidives… Il y eut un véritable dialogue entre elles, sans rivalité. Elles se sentaient unies par une interrogation commune: le devenir de leur enfant et leurs compétences à rester une "bonne mère" une fois mise en liberté.

"L'inquiétude maternelle est en détention exacerbée, sans rémission, constamment suggérée. Ainsi, je garde en mémoire la réplique de cette jeune mère incarcérée à Fleury Mérogis, qui, alors qu'elle allait sortir, redoutait de ne pas être en mesure d'offrir à son enfant, une fois dehors, des conditions d'hébergement comparables à celles du quartier des nourrices. Le propos désabusé de cette mère manifestait un désarroi qui interdit toute reconstruction. Comment alors s'étonner que cette jeune femme confie, quelques mois plus tard, à l'Aide Sociale à l'Enfance, le soin d'éduquer son enfant? Quand l'inquiétude brise durablement la confiance en soi, la mère préfère s'éloigner de son enfant. C'est sans doute l'une des raisons qui poussent trop souvent certaines d'entre elles à confier leur enfant à la DASS au sortir de la détention."

Alain Bouregba, Psychologue-Psychanalyste. Relais Iles de France.

Deux mères redoutaient l'autorité que l'on pourrait continuer à exercer sur elles après la sortie: "Je ne supporterais plus que mon mari me donne des ordres, j'ai dû trop obéir en prison!" Elles se demandaient comment vivre à nouveau en couple avec le bébé, alors qu'elles ont toujours été seules avec le nourrisson.

Cette rencontre à plusieurs fut l'occasion de réaliser l'importance de créer des groupes de parole pour les mères. Elles témoignent de leur mutuelle fragilité, se soutiennent et réfléchissent ensemble à l'avenir des enfants. Rassembler des femmes sur la problématique de leur enfant permet de reconstituer une sorte de "conseil de famille" dans une univers carcéral où toutes souffrent de l'isolement, de la solitude. Les bébés étaient très détendus dans cette ambiance matriarcale, ce gynécée. Ils passaient dans les bras de chacune, un peu comme s'ils parvenaient eux aussi à faire circuler la parole. Cette situation groupale permet, entre autres, de ramener à la surface des conflits familiaux qui ont bouleversé l'histoire des détenues. Un psychothérapeute peut, dans ce contexte, aider les mères à se dégager du poids de leur passé, de manière à ce que celui-ci n'entache pas le devenir du bébé.

La naissance en détention

Nous devons également être attentif à l'encadrement de la femme enceinte, privée de son entourage familial lors d'une grossesse en prison. La proximité de la date de naissance du bébé est une attente très riche d'émotions et il est important que la maman puisse la partager avec ses proches. Alain Bouregba nous communique ses impressions sur le moment de la naissance d'un bébé en détention:

"La mère accueille d'autant mieux son nouveau-né, qu'elle y est encouragée par un milieu solidaire. La naissance doit être une fête. Dans l'épisode de régression qui la suit et qui permet cet état de plénitude vital pour l'enfant, la mère cherche un soutien dans le regard de l'autre: elle a besoin de se savoir admirée, de savoir son enfant attendu, déjà aimé. Le déploiement de sa fonction d'accueil est pour partie sous la dépendance de son environnement relationnel. La mère doit se réjouir de ce qu'elle a mis au monde un "beau bébé". C'est de la capacité de ses proches à se réjouir avec elle que dépend, pour partie, le sort des interactions précoces.

En détention, la mère est séparée de ceux avec lesquels elle souhaitait se réjouir de la naissance de son enfant: le père et ses parents notamment. Certes les co-détenues, les surveillantes peuvent, sans y être préparées, jouer de façon secondaire ce rôle. Mais le plus souvent, la mère détenue est confrontée à une solitude psycho-affective qui émaille les relations précoces mère-enfant d'un état anxieux, lourd de conséquences. "

À Bruges, les mamans arrivaient en cellule aux alentours du sixième ou septième mois de grossesse. Il fut donc possible de partager avec elles l'attente du nouveau-né et d'entendre leurs craintes de l'accouchement, l'effet dépersonnalisant, déformant du gros ventre, les sentiments ambivalents envers le foetus. Il était fréquent que les souvenirs de petites filles mal aimées ressurgissent pendant la grossesse. Au moment de devenir mère, la détenue réinterrogeait sa relation à sa propre mère, ce dont elle avait le plus manqué, ce qui la maintenait liée à celle-ci et souvent le regret de ne pas l'avoir eue à ses côtés pour préparer la venue de l'enfant. Trois détenues sur quatre avaient perdu le contact avec leurs parents pendant la détention et étaient pratiquement livrées à elles-même, seules à l'accouchement. Les bonnes soeurs qui se déplacent en pleine nuit jusqu'à l'hôpital pour accompagner la jeune mère au jour de la naissance offrent un réconfort essentiel, que les détenues apprécient énormément. Les bébés ont vite compris la relation privilégiée qu'ils peuvent obtenir des religieuses; ces dernières sont très sécurisantes et généreuses, tant envers les enfants qu'avec leurs mères. (Une surveillante pourra être chaleureuse, jouera éventuellement avec l'enfant, mais sans quitter son rôle, sans prendre d'intititatives pour le bébé.)

Après la libération

Pour ne par rompre brutalement le lien avec ces mères remises en liberté, l'une d'elles, qui se retrouvait seule avec quatre enfants à la maison fut visitée à son domicile.

Ce fut un désapointement de découvrir l'état de totale détresse de ces mères à leur sortie de prison. Dans un premier temps, il semblait qu'elles allaient plus mal dehors qu'en cellule, tant elles se montraient incapables de réaffronter la réalité. La libération est un moment critique, excessivement dangereux et il est indispensable de maintenir le lien avec la maman après la prison, surtout les premiers mois. Deux mamans toxicomanes ont immédiatement rechuté et les bébés ont dû être placés.:la détresse des toxicomanes est le problème le plus lourd que l'on puisse rencontrer; il confronte à l'échec radical de tout soutien psychothérapeutique s'il n'est pas continu, c'est à dire constant.

Valérie, une maman qui est retombée dans l'engrenage de la drogue quelques jours après sa libération craignait, appréhendait cette sortie. Elle disait: "J'ai peur de ce qui va se passer dehors. Je ne veux pas recommencer parce que, maintenant, je suis responsable de Sarah." Malgré le souhait de prémunir l'enfant et de démarrer une autre vie, la détenue n'a pas pu se dégager de la tentation d'une rechute. Les toxicomanes sont les plus vulnérables, elles ont besoin d'un soutien spécifique qui assure le suivi immédiatement, dès la sortie de prison. Deux rendez-vous avaient été pris, avec la jeune femme dont il est ici question, dans les jours qui suivaient sa mise en liberté: elle n'est jamais venue et sa voix au téléphone témoignait du peu de lucidité qu'il lui restait. Après la prison de Bruges, elle a dû se rendre dans une maison d'accueil pour filles-mères et se réadapter à un autre lieu, de nouvelles personnes. Elle avait l'impression de quitter la prison pour continuer à se soumettre à des horaires, des contraintes venant d'un milieu qui lui paraissait étranger, dépersonnalisant. Un mois plus tard, elle retournait en prison et sa fille a été placée.

Après sa libération, Nathalie la mère de quatre enfants, qui fut revue à son domicile, racontait qu'au début elle rêvait des surveillantes. Il lui est même venu l'envie de téléphoner à l'une d'elle ainsi qu'au psychologue de la prison, pour discuter. "Je leur ai dit que pendant plus de deux ans ils avaient partagé ma vie, comme une famille, et puis d'un coup, ils en disparaissaient. J'avais encore besoin de leur parler, pouvoir me confier à eux. Certaines surveillantes me manquaient! "

Un des enfants de cette femme., une fois celle-ci libre, paraissait beaucoup plus calme, trop calme même; ce petit garçon de deux ans qui était très turbulent, agité en prison, adoptait maintenant un comportement tout autre. Il restait en retrait, comme s'il lui manquait la proximité avec sa maman en cellule, il se retrouvait maintenant dans une maison assez spacieuse et devait partager sa mère avec trois autres enfants. La maman s'étonnait de ce changement, elle trouvait aussi qu'il était fréquemment malade, alors qu'en prison il n'avait jamais rien.

Modification inverse chez la petite Sarah qui, elle, était très sereine en cellule, mais dehors ne cessait de pleurer et manifester son tourment, ses angoisses. La soeur de la maman toxicomane disait qu'elle ne reconnaissait plus les réactions de l'enfant, son visage avait subitement changé, elle se réveillait constamment la nuit…

En conclusion

Au terme de cette observation, nous pouvons dire que le soutien des mères, incarcérées enceintes ou avec leur bébé, a été bénéfique. Nous avons observé des changements notables dans la relation et une maturation psychique progressive de la mère et de l'enfant. Cet accompagnement était exceptionnel dans la mesure où il s'adressait à un petit nombre de mères (4-5), vues à des fréquences rapprochées, régulières, ce qui permettait aux détenues d'avoir pour la première fois une écoute continue dans le temps avec la même personne. Un lien de type transférentiel pouvait donc aisément s'établir, et ce malgré les conditions restrictives de la cellule.

Quand on s'interroge sur le sens d'un travail dans la sphère intime et privée d'une cellule de deux mètres sur trois, où peu de limites semblent présentes lorsque l'on s'introduit dans l'habitacle (la chambre et la salle de bain rassemblés en une seule pièce) Nous pouvons nous demander: Est-il possible d'instaurer un cadre thérapeutique en prison? Suite à cette expérience, nous pouvons dire que c'est possible puisque le cadre thérapeutique est à l'intérieur de soi et peut, selon les circonstances, s'adapter en tout lieu, même au domicile d'un patient. Ce cadre thérapeutique, au travers de l'observation, était intériorisé rapidement par la mère et son bébé, qui respectaient le temps de parole et payaient une "rémunération" symbolique en offrant un fruit, une boisson, un biscuit, souvent en fin de séance. La plupart de ces mamans n'avaient, au départ, aucune idée de ce en quoi consiste un entretien avec une psychothérapeute. Elles ont accordé leur confiance, certaines se comportant comme s'il s'agissait de la première fois qu'elles se sentaient réellement écoutées… Les psychologues des prisons bien souvent n'interviennent auprès des détenues que s'il y a demande, or si nous n'allons pas spontanément vers elles nous présenter, créer un contact, proposer un soutien qui n'intervient en rien avec leur peine ou une décision judiciaire, il y a peu de chance qu'elles réalisent d'elles-même en quoi consiste notre travail et quelle cela pourrait leur apporter. Il est fondamental également de s'engager surtout dans des accompagnements que l'on peut tenir de manière à ne pas reproduire des situations d'abandon, de rupture du lien, déjà bien connu des mamans. En ce domaine, comme dans beaucoup d'autres, il est important que le suivi des mères soit soutenu à long terme pour favoriser une relation positive et créatrice entre la mère et son enfant… En résumé, pour le psychothérapeute de la relation précoce mère-enfant en milieu carcéral cela signifie, beaucoup d'efforts, de patience et un investissement personnel énorme. Mais la joie ressentie au moment de la libération d'une mère et son bébé est si intense qu'elle mérite les espoirs fous que nous avons mis dans cet engagement.


Prison de Czerwiec 1

Sophie Buyse en visite au prison de Czerwiec, 2010


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