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Mon Herma, ma Phrodite


Paru dans la Revue Hermaphrodite, numéro 6, Nancy, août 2005



De nuit, dans les jardins publics de la villa Borghèse à Rome, les fils d'Hermès et d'Aphrodite, les filles de Mercure et Vénus, se retrouvaient pour de fastes bacchanales. Sans guère prêter attention au regard scrutateur que je leur adressais, postée sur la terrasse de l'Academia Belgica qui m'accueillait en résidence d'écriture, ces princes de la nuit exécutaient rituellement des rondes amoureuses, des parades langoureuses sur l'aire de stationnement jouxtant la villa Julia et le musée d'Art Moderne. La chaleur estivale et le chant obsédant des grillons à la cime des pins, redoublait l'ardeur de la conquête. Du haut de mon poste de commandement, mes pensées scandaleuses semblaient orchestrer ce ballet de silhouettes indistinctes, moulées dans d'uniques tuniques équivoques unifiant courbes, muscles, galbes.

Les corps paraissaient répondre aux injonctions manipulatrices et entremetteuses que je leur assénais, assemblant les semblables, façonnant la série, la généalogie d'individus indivis et indifférenciés. J'avais conscience de quitter l'homo-sapiens, de m'approcher lentement de l'homo-erectus, pour enfin contempler l'homo-originalis, capable de se multiplier sous l'effet du dédoublement amoureux, sorte de scissiparité amibienne ou d'autofécondation exceptionnelle imitant les mollusques ou l'escargot afin de donner naissance au semblable sans séjour utérin, sans gestation, sans mise bas…

Pas la moindre femelle sous l'ombrage estival, les homo originaires connaissent leur complétude, miment l'homme et la femme, incarnent l'état intersexué tel qu'il se retrouve chez les gastéropodes, les annélides, les bryozoaires ou les tuniciers dont ils peuvent également revendiquer l'appartenance. Mes sujets d'observation, de nature complexe, s'adonnaient à de divertissantes inversions publiques. Leurs organismes traversaient deux phases successives que j'ai pu répertorier très précisément après plusieurs nuits de guet : la première dénommée protérandrie où je les voyais se transformer de mâles en femelles, la seconde protérogynie ou de femelles ils devenaient mâles.

Mère nature me révélait à nouveau la richesse des espèces animales et végétales ainsi que l'étendue de leur possibilités de reproduction. Combien de fleurs n'exhibent fièrement leur conformation bisexuée, combien expriment majestueusement l'éclat de leurs étamines en bordure d'un pistil raide et souverain ?

Malgré l'émerveillement que suscitait ce spectacle, je me trouvai bien seule, isolée, loin des ébats auxquels je n'étais pas conviée en raison de mon sexe tristement féminin, incapable d'inversion. Après une nuit sans sommeil, la solitude me mena aux portes de la Villa Borghèse où m'attendaient les créatures voluptueuses et pétrifiées du Bernin. Je demandai, j'implorai Daphné, David, et énée de me réconforter mais ils restaient de marbre. Echappant à la vigilance du guide, j'en profitai pour les caresser, embrasser la peau des pierres où se distinguait, ici un grain de beauté, là le renflement d'une veine bleutée. Les humeurs, les moiteurs des marbres de Carrare s'offraient à mes mains avides et je humais leurs parfums policés, patinés sous les coups de burin du maître sculpteur. La visite touchait à sa fin mais je ne pus me résigner à quitter ce lieu d'extase. Soudain, un corps couché, caché du regard et protégé par une chaîne qui empêchait l'avancée des visiteurs, m'attira irrésistiblement. Il me tournait le dos et je ne pouvais deviner ni son buste, ni les traits de son visage. L'homme était nu sur une couche matelassée qui s'unissait aux lignes parfaites de ses fesses friandes. Le bel endormi pouvait figurer, malgré sa nonchalance et l'érotisme qui s'en dégageait, la rigidité cadavérique, la splendeur du gisant. Sans plus attendre, j'enjambai la chaîne me séparant de lui et me glissai derrière le socle. J'étais dissimulée par l'épais matelas qui le portait et l'angle du mur comme si j'avais pénétré le fond d'un caveau. Immobile, tapie et retenant mon souffle, j'attendis la fermeture du musée. Je n'osai encore le regarder, ni redresser la tête tant que des bruits de clés et de pas retentissaient au loin. Mes membres se durcissaient, formant un seul bloc et la peur me statufiait vive. Enfin nous étions seuls, enfermés dans cet écrin de pierres jusqu'au lendemain. Je levai les yeux sur le jeune éphèbe et découvrit à ma grande stupeur deux petits seins pointés vers moi, un visage équivoque, un ventre charnu à peine dessiné. La découverte de l'hermaphrodite de Polyclès me déconcerta et je tentai de m'éloigner de cet être que je ne parvenais point à nommer. Plus je reculai, plus il m'entraînait à nouveau à elle, à lui… Je compris qu'en se détournant, en dissimulant ses attributs féminins, l'hermaphrodite provoquait une attirance irrépressible ; voilà pourquoi, dans le musée, on le plaça à l'écart des regards indiscrets dans la pénombre d'une salle obscure.

Incapable de fuir ou de résister à son charme, je réalisai que l'hermaphrodite s'adressait à moi d'une voix ambiguë et m'appelait d'un chant aux volutes graves, aux inflexions aiguës. Il m'entraîna sur sa couche, je m'allongeai à ses côtés pour que nos têtes et nos pieds se touchent mais il exigea bientôt que je repose sur lui. La froideur du marbre disparut sous les flammes de mon étreinte, la dureté de la pierre s'attendrit au contact de ma chair souple et douce. J'enlaçai la nuque éthérée, la silhouette diaphane qui pourtant me portait,semblait me soulever de terre. Mes paumes s'arrimèrent aux seins et je crus discerner au creux de mes mains le laitage chaud des mamelles de la louve romaine. Mon ventre accueillit son membre effilé, taillé dans le roc, pendant que mes doigts fouillaient le couloir étroit, annelé qui s'ouvrait à l'intérieur d'Herma, ma phrodite. Jusqu'au lever du jour nous sommes restés inertes, imbriqués l'un dans l'autre, assouvis.

Quand l'ouverture de la villa s'annonça, j'attendis furtivement l'arrivée d'un groupe de touristes et me faufilai parmi eux jusqu'à la sortie. Traversant les jardins, je me hâtai pour rejoindre l'Academia Belgica, lorsque je m'aperçu que quelque chose entre mes cuisses gênait l'aisance de ma marche. Au simple toucher, je devinai un renflement étrange qui ne cessait de s'agrandir jusqu'à mon arrivée dans la petite chambre que j'occupais pour le séjour. Très vite, je me déshabillai et inspectai la métamorphose opérée tout au long de la nuit. Je n'éprouvai ni horreur, ni dégoût devant le membre viril érigé sur le bourgeon sensitif, enserré au cour de mes lèvres. J'étais devenue Herma et nul ne pourrait désormais me séparer de Phrodite.




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