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Voyage au désert du Negev, 2016



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Bonjour et très heureuse année 2016 !

Pour ceux qui aimeraient savoir comment je passe mes journées dans le désert du Negev, voici les premières impressions des lieux.
Ces jours là, la température était encore bien chaude mais depuis le premier de l'an, c'est la tempête et je n'ai plus pu sortir de ma hutte.
J'en profite donc pour me concentrer sur mon travail d'écriture en attendant le retour du soleil.
Amitié,

Sophie





Sautez vers les différentes lettres :

   1         2         3     


1


Première journée dans le désert du Negev à Makman-Dunes, dans une maison de Hobits en terre faite à la main, ronde en demi-sphère très belle et agréable.

Negev 1

J'ai tout le confort : salle de bain, électricité et cuisine. Pas de wifi.
    Il y a quatre maisons de ce style construites par le propriétaire des lieux qui lui aussi vit dans une grappe de trois demi-sphères. On surplombe une petite colline avec vue à 360° sur le désert. Il y a un kibboutz à quelques kilomètres et des camps d'entrainement militaire, ce qui me vaut la surprise par moment d'entendre au loin quelques détonations, des explosions, des sirènes comme celles de la deuxième guerre lorsqu'il y avait des bombardements et de voir passer des avions de chasse au dessus de ma tête. C'est assez inattendu dans une retraite au fond du désert mais très habituel pour Israël, malheureusement.

Negev 7

Aujourd'hui, je suis partie à l'aventure en suivant une piste dans le sable, en m'orientant avec le soleil et en plaçant des pierres sur la route lorsqu'il y avait des bifurcations pour pouvoir retrouver le chemin au retour sans me perdre dans ces étendues qui se ressemblent tant avec leurs touffes d'herbes sèches, les buissons d'épines, ce sable ocre et les cailloux. Je prenais aussi des points de repères à partir de l'unique arbre desséché couvert de petits oiseaux chanteurs au pied duquel j'ai trouvé une douille de fusil, avec les terriers d'animaux aux formes particulières, avec une dune plus claire ou plus sombre, une corne de bélier que j'ai trouvé sur le sol et pour lequel il était difficile de reconnaître la corne d'une racine tant celle-ci avait été érodée par le vent, le sable et le temps. Plus loin, j'ai ramassé le sacrum d'un petit animal, il ressemblait à un masque de la commedia del arte, et je l'ai mis en poche.

Sur ma route, je remarque qu'un grand chien jaune arrive dans ma direction, il a un collier mais après m'avoir vue, il se cache derrière un buisson et je me demande si au moment où je vais passer près de lui, s'il va me sauter dessus ou m'ignorer.

Negev 3

J'ai le mauvais souvenir qui me revient d'un grand chien jaune fou qui m'avait mordu à la cuisse en Normandie. Comment faire s'il m'attaque, aucun arbre pour y grimper et je me vois mal le frapper avec une pierre puisqu'il n'y a aucun bâton pour me défendre. Je décide de ne pas le regarder et de penser que tout ira bien, que je n'ai pas peur. C'est ce qui s'est passé, il a continué sa route après que je me sois éloignée tout en me suivant du regard. C'était peut-être lui qui avait plus peur de moi, somme toute. Je me suis souvenue juste après du récit fait par Marcel Moreau du moment où il avait été pourchassé par une meute de chiens errants en Roumanie, il avait eu l'idée de se retourner face à eux et avait commencé à aboyer plus fort qu'eux ; ce qui les avait fait fuir.

Dans le sable, il y a des petits trous entourés d'un monticule de terre plus foncée créé par des grosses fourmis laborieuses qui toute la journée creusent le sol et remontent à la surface avec une boulette de terre dans leur bouche qu'elles viennent déposer au sommet de cette mini carrière. Je les ai observées à la tâche, à un moment il y a même eu un combat entre deux fourmis qui se tenaient tête comme deux taureaux furieux. Je me demandais pourquoi elles se livraient bataille, il y en avait une des deux qui était plus petite mais très énergique et pleine de force car elle arrivait à faire reculer la plus grosse. Plus tard, au retour de ma promenade de trois heures, j'ai à nouveau assisté à une lutte entre deux fourmis, l'une d'elle serrait dans sa mâchoire le petit trait d'union qui sépare le corps de l'autre fourmi en trois parties et ne voulait pas le lâcher même quand je cherchais à les séparer avec une brindille. La fourmi qui était prise en tenaille avait une proie que l'autre convoitait sans doute, une mouchette. Elle a sacrifié une de ses six pattes dans la bagarre mais refusait d'abandonner son butin ce qui rendait son agresseur encore plus belliqueux. Comme se sont de grosses fourmis noires, je n'osais pas trop leur tendre un doigt car j'ignorais si leurs mâchoires pouvaient me mordre mais je voulais quand même extirper la fourmi en mauvaise posture des crocs de l'autre. J'ai donc finis par réussir à les séparer et la victime claudicante sur cinq pattes est repartie avec son moucheron bien mérité, de mon point de vue…

Dans le désert, on prête encore plus attention aux moindres traces de vie et tout à coup celles-ci deviennent captivantes.

Negev 4

Un peu plus loin sur ma route, j'entends les appels d'un grand corbeau. Il me semble seul sur ce territoire et je lui réponds. Il vole au-dessus de moi et sans doute lance des cris de ralliements à ses congénères car je me retrouve encerclée d'une vingtaine de corbeaux tournants en cercle comme dans le film d'Hitchcock « Les oiseaux ». Je me demande si j'ai franchi la ligne de leur territoire ou s'ils se réjouissent de ma présence. Je porte mon blouson de cuir noir et comme eux j'ouvre mes bras vers le ciel en leur répondant. Puis, je me couche au sol pour mieux les regarder tournoyer dans le ciel et ils m'offrent une ronde magnifique, comme une calligraphie d'encre noire dans le ciel blanc. C'est extrêmement émouvant car je sais qu'ils sont venus pour moi et je les sens bienveillants. Je me remplis de l'écriture de leurs plumes en plein vol.

Negev 6

Après les corbeaux, j'ai eu la compagnie des mouches, elles ont commencé à bourdonner autours de moi en masse après une demi-heure de marche et j'ai cru qu'elles ne me quitteraient plus puis soudain, je me suis aperçue qu'elles avaient disparu. Sans doute ont-elles éprouvés comme les corbeaux le besoin de me pister, m'inspecter ou me dissuader de poursuivre ma route ?

J'inspecte aussi chaque terrier, j'en trouve de toutes les tailles et je suis les empreintes des animaux en essayant de décoder leurs traces, est-ce un renard, un lapin, un fennec ou une gerbille ? Il m'a aussi semblé reconnaitre la trainée sinueuse d'un serpent ayant traversé le chemin. Je me demande ce que ce bestiaire parvient à trouver à manger dans le désert ? Àpart les insectes et quelques brindilles, il y a sans doute une nourriture cachée, une manne qu'eux seuls connaissent.
   J'ai aussi décidé de ne manger pendant cette semaine que des fruits, des légumes et des céréales, pas de viande, pas de pâtes, ni poisson, ni alcool, ni sucre, ce sera une forme de jeûne comme ceux des ermites ou des chamanes.

Le ciel est nuageux avec de belles périodes ensoleillées, il fait plus de 20 degrés mais pas vraiment chaud. J'ai marché environ trois heures sans sentir la fatigue ni l'angoisse de me perdre.

Deux voitures tout terrain sont passés à mes côtés, la première conduite par des hommes et la seconde par une femme dont on ne voyait que les yeux. Elle a ralenti et je l'ai saluée en anglais, elle m'a répondu. Ils étaient arabes et par prudence, j'ai rentré mon pendentif avec le texte du Cantique des Cantiques en hébreux sous mon pull. On ne sait jamais… avant de partir, j'ai entendu à la radio que les bédouins du Negev commençaient aussi à se rebeller. Je préfère ne pas trop montrer de signes extérieurs hébraïques devant eux.

J'ai aussi croisé quatre jeunes enfants sur deux ânes avec leur troupeau de chèvres. Des oiseaux blancs du type des ibis accompagnaient les chèvres sans doute à la recherche de quelques mets dans leur crottin ou de mouches qui les escortent. Les enfants bastonnaient les pauvres ânes en me regardant comme s'ils voulaient me prouver leur autorité et leur force sur l'animal. Je n'apprécie guère.

En revenant sur mes pas, j'étais émue de retrouver l'empreinte de mes bottes sur le sable car rien n'était venu les effacer. Soulagée aussi de reconnaître les pierres aux embranchements car le paysage de l'allée n'est jamais le même au retour et il est trompeur de se fier uniquement à sa mémoire visuelle. On n'entre jamais deux fois dans la même eau d'un fleuve et on ne voit jamais le même chemin selon qu'on le parcours dans un sens et puis dans l'autre. Il me semblait trouver là une symbolique au chemin de vie quand on croit retrouver des choses du passé, des lieux, des personnes et qu'en les revoyant, ils sont chaque fois et les mêmes et tout à fait autres.

C'est ce que j'ai ressenti à mon arrivée à Tel Aviv, en y retournant pour troisième fois, et en retrouvant David après 28 ans. On s'était connus à Venise, dans le musée du Ghetto, j'avais 23 ans et lui 34. Il y a tout de suite des sensations, des impressions du passé qui reviennent indemnes et puis les surprises de l'inattendu et de la nouveauté. Son appartement, ses élèves à l'académie, ses sculptures et créations, sa femme et ses enfants. Un univers qui m'était inconnu et qui s'ajoute alors dans la mémoire parfois à côté des souvenirs du passé, comme si on ne voulait pas les mélanger, parfois dans la continuité et la complémentarité.

À mon arrivée, j'ai marché le long de la mer et sur la plage de Tel Aviv en repensant à mes précédents séjours : avec Hilary il y a cinq ans et avec Luc, il y a deux ans. Ce passé semble être encore présent et tromper la réalité, il redessine les silhouettes des absents, Hilary semble toujours vivants et je crois soudain revenir de la promenade en bicyclette avec Luc à Jaffa. Il n'y a plus ni espace ni temps dans cette mémoire qui joue à superposer les situations et les lieux. Les hommes aimés sont tous là au rendez-vous, ils reviennent parce que je n'arrive pas non plus à les lâcher. Ils habitent les souvenirs, ils hantent les lieux où je me promène.

David a face à lui la Sophie de 23 et celle de 51, il dit : « c'est la même Sophie ! » Je me demande, maintenant que je suis seule dans le désert, si je suis toujours la même Sophie ?
    Celle qui enfant regardait déjà les insectes et ramassait les mues de serpent, les pierres, les coquillages… Je parle toujours aux animaux et aux arbres, parfois aux éléments et aux esprits.
    J'aime toujours ceux que j'ai aimé dans le passé et je souffre toujours en voyant les luttes, les injustices, les combats, même quand deux fourmis se battent.
    Je mangeais des kakis à Venise et je mange les kakis israéliens plus durs, d'une chair plus ferme.
    Mon corps peut encore se permettre de porter les vêtements aux mêmes tailles qu'il y a 30 ans mais si je n'ai pas pris des kilos de ce côté-là, j'ai des kilos de valises émotionnelles et dans la mémoire. Est-ce que je veux vraiment faire le vide, en suis-je capable ?

Negev 2

Dès 17 h le soleil se couche et la nuit tombe vite. Je rentre dans mon igloo en terre du désert, j'allume le chauffage électrique et je mange les fruits frais et secs de mes réserves comme un écureuil qui a son ravitaillement qui l'attend tout l'hiver.
    Le patron est venu me demander si je ne manquais de rien, je lui ai demandé de l'huile d'olive et du sel. Il n'y a pas encore de table sur laquelle je puisse écrire à l'intérieur de ma tanière. Il n'y a qu'une table basse, donc, je suis obligée de m'assoir par terre. Demain, il me confectionnera une table pour que je puisse travailler dans de meilleures conditions.

J'ai emporté deux livres de Frank Lalou sur les lettres hébraïques prêtés par Gitla pour méditer à partir des 22 lettres et transformer la fin de mon roman qui attend sa « révélation ». J'ai l'interprétation des dix commandements par Marc Alain Ouaknin offert par Gaëlle. Et pour finir, une nouvelle traduction d'Ezechiel dans la Bible.





2


Aujourd'hui, j'ai tenté d'aller rejoindre le village le plus proche dont je voyais les lumières à la tombée du jour. Après quelques kilomètres pour arriver jusque là, en m'approchant, je vois que le village est encerclé de hauts grillages avec des barbelés. Impossible donc d'y entrer si on n'habite pas les lieux, il n'y a probablement pas de magasins ou de petits cafés. Il s'agit sans doute d'habitations résidentielles protégées pour les hébreux. Eux doivent se barricader alors que le propriétaire de Makman-Dunes m'a dit que je pouvais laisser la porte ouverte qu'il n'y avait rien à craindre.

Sur le chemin du retour, je me suis dirigée vers une sorte d'oasis où il y avait un cercle d'arbres de grands eucalyptus. Vraisemblablement, je n'étais pas la seule à avoir eu envie de rejoindre l'ombre des arbres car l'endroit était parsemé de vielles boites de conserves rouillées laissées par les pique-niqueurs… Passé l'étape du dégout et de la consternation, je me suis adossée à un arbre pour écouter le vent balayer les feuilles d'eucalyptus et puis j'ai vu, parmi les boites de conserve, du crottin de chèvre bien sec, devenu dur comme du gravier. J'ai commencé à les ramasser et à les déposer dans une boite pour écouter le son des petites billes de crotte rouler comme dans les maracas.

J'en ai déposé 22 comme les 22 lettres hébraïques qui constituent les mots et les consonnes de la langue sur lesquelles je vais travailler durant mon séjour. Une boite avait le couvercle encore en partie attaché ce qui me permettait de refermer la boite pour écouter la musique des 22 crottes.

Ensuite j'ai ramassé des branches séchées d'eucalyptus pour les rassembler en bouquet de feuilles que j'ai noué avec un bout de corde trouvée dans les détritus. J'avais ainsi un deuxième instrument de musique, semblable au hochet de feuilles de palmier que Don Antonio, le chamane d'Iquitos au Pérou avait agité toute la nuit pour la cérémonie.

Enfin, en retournant les boites de dimensions différentes sur le sol, j'ai improvisé un concert de percussions en me servant d'un morceau de bois comme baguette.

Ce qui au départ m'apparaissait comme la souillure d'un lieu enchanteur se transformait en instruments de musique certes primitifs mais tellement jubilatoires. Je régressais au stade les plus archaïques en tambourinant les vieilles boites, en agitant mon hochet d'eucalyptus et mes perles de crottes de biques.

Un peu plus loin, j'expérimentai aussi le chant de 22 coquilles vides d'escargots blancs, on en trouve partout sur le chemin. L'union des crottes noires et des coquilles blanches produisaient dans la boite un son encore plus délectable. Je trouvais que la symbolique de l'excrément avec la spirale de vie produisait le parfait accord.

J'emportai donc mes nouveaux instruments pour accompagner mes méditations et mes mantras dans le sein des saints où je niche. Comme je n'ai ni radio ni télévision, ils constitueront ma seule musique.
    J'ose espérer qu'ils produisent sur moi quelques états régressifs ou de transe…

Rodney, le bos des lieux m'avait dit qu'une méditation de fin d'année aurait lieu ce soir sous la tente avec Sugando, une allemande convertie à Osho vivant ici dans une roulote avec son mari israélien Abraham. Je trouvais cela étrange que cela se passe la veille du nouvel an mais je me suis donc dirigée vers la tente à 19h comme annoncé. Il n'y avait personne sauf une jeune femme qui comme moi avait été induite en erreur sur la date et s'apprêtait à passer la nuit seule dans la tente non chauffée, sans nourriture et sans grand confort… Elle s'appelle Lihi et vit à Tel Aviv où elle est aussi thérapeute. Nous avons commencé à parler et puis je lui ai proposé de manger chez moi et de dormir dans le lit supplémentaire de ma maison en terre plutôt que de grelotter sous la tente. Elle m'explique qu'elle revient de deux mois en Inde et au Népal et qu'elle a prévu de nombreuses couches de vêtements pour ne pas prendre froid mais elle accepte volontiers mon invitation.

Je lui prépare le repas, elle est ravie de découvrir ma tanière et nous faisons très vite connaissance. Elle me raconte qu'elle a été adoptée à dix jours et j'ai aussitôt un flash dans ma tête qui me dit « mère prostituée », ce qu'elle révèle peu de temps après en m'expliquant qu'elle a rencontré sa mère biologique pour la première fois il y a une dizaine d'années et qu'elle n'a rien ressenti envers elle. Également envers ses sœurs et frères qui ont tous été adoptés aussi. Sa mère enceinte à continué à avoir des clients tout au long de sa grossesse. Puis elle me parle de ses parents adoptifs, dont elle est la fille unique. Sa mère assez dépressive et un père très aimant. Une grand-mère polonaise qu'elle aime beaucoup et elle me chante le chant polonais qu'elle lui chantait enfant.
    Puis elle m'explique qu'elle a fait deux inséminations artificielles car elle a 34 ans et qu'elle veut un enfant mais qu'elle n'a pas de partenaire. Je m'en étonne car c'est une belle femme. Elle me dit qu'elle a eu plus fréquemment des femmes dans sa vie que des hommes mais que maintenant elle se sent plus attirée par les hommes et qu'elle a rencontré récemment un pompier qui semble lui plaire. Elle me montre la photo de son pompier qui est originaire de Kiev. Mais elle est peut-être enceinte des suites de son insémination. On lui a proposé des classeurs avec tous les profils des donneurs, leurs caractéristiques physiques, psychologiques, leurs niveaux d'études etc… et elle a longuement étudié les fiches avant de choisir le sien. Je lui dis que si elle n'est pas enceinte cette fois ci, peut-être que le pompier serait un bon père et une vraie histoire d'amour. Mon romantisme l'emporte sur les processus de fécondation artificielle sans père.

Après le repas, elle me propose d'aller nous promener de nuit dans le désert. Je m'exclame : « La nuit dans le désert, mais on ne voit rien ! ». Elle me répond que oui, qu'on s'orientera avec la lune et en retenant notre chemin…
    Cela m'inquiète un peu mais je me lance dans l'aventure. On s'équipe chaudement et je laisse la lumière devant chez moi allumée pour avoir un point de repère. Comme ma hutte est sur une hauteur, on peut la voir de loin et ne pas la perdre de vue comme un phare.
    Au début, nos yeux n'était pas encore habitués à l'obscurité et on butait sur les cailloux, on ne trouvait pas les chemins, puis avec une demi lune rouge et un ciel étoilé, on a fini par identifier les sentiers et une direction en ligne droite avec la lune et la hutte dans le dos et la constellation d'Orion sur la gauche.
    On pouvait entendre encore quelques oiseaux de nuit et je me demandais si les serpents étaient diurnes ou nocturnes mais j'avais quand même de hautes bottes.

Nous avons bifurqué sur la gauche à un moment où notre chemin s'interrompait et continué pendant près d'une heure jusqu'au moment où l'on ne voyait plus la lumière de mon habitation et que les chemins se répartissaient en trois voies peu distinctes, le risque de se perdre devenait trop grand, nous avons donc décidé de revenir sur nos pas. Au retour, nous sommes restées dans la bonne direction pendant près de la moitié du trajet puis un sentier devait sans doute se trouver proche d'un autre et on a emprunté cette nouvelle voie mais sans perdre de vue la lumière de la maison. C'était juste un détour mais on est arrivé à destination quand même. Je me disais que je devais venir jusque dans le désert du Negev pour tomber sur une fille encore plus téméraire que moi et qui n'hésitait pas à passer une nuit sous tente au nouvel an pour faire des méditations ! Elle s'intéressait aussi au chamanisme et à la kabbale et a reconnu le bois du Palo Santo péruvien, ma merkaba, les paroles du Cantique des Cantiques sur mon pendentif et ma fleur de vie. De belles synchronicités pour clore l'année 2015.

Avant de dormir, je lui ai parlé de mes histoires d'amour avec des hommes pour qu'il n'y ai aucune ambigüité sur ce plan là. Je ne voulais pas risquer de la retrouver dans mon lit une fois les lumières éteintes. Elle tient un journal intime et racontait avec enthousiasme la joie de notre rencontre.
    Le lendemain, avec la voiture de Lihi, nous sommes parties en expédition dans une réserve naturelle sublime au cœur d'un immense canyon sillonner les gorges et gravir des montagnes. Le site s'appelle Avedat, nous étions pratiquement seules dans cet immense parc national du Wadi Zin, un ravin profond de 600. Le canyon a été créé par l'érosion de l'eau il y a 45000 ans, les peuples mésopotamiens vivaient sur les rives de la rivière dans des grottes et on y trouve également les vestiges d'un monastère byzantin.
    C'est probablement un des lieux les plus beaux que j'ai eu à visiter, un site exceptionnel qui semble avoir figé le temps. On se croirait au temps d'Abraham et de Moïse, ces gorges semblent vous avaler et l'on se sent si humble face aux parois gigantesques qui vous encerclent. On est comme un figurant dans un décor de rêve, qui dépasse la réalité, la transcende.

La végétation est plus dense et tropicale le long du fin cours d'eau, on y trouve quelques vieux arbres noueux centenaires dont les racines ont du composer avec les pierres pour se faufiler un passage sous la terre. Avec Lihi, nous nous sommes assises aux pieds d'un pistachier de 250 ans pour notre première méditation de la journée. La seconde était au côté de la rivière en se fondant au bruit de l'eau et la troisième au sommet des ruines nabatéennes et romaine de Ovdat au moment du coucher du soleil. Je dois avouer que pendant l'ascension de la paroi rocheuse, j'étais prise de vertiges et je n'osais regarder en contrebas. Lihi semblait plus habituée à la grimpette en montagne. Elle était équipée et m'avait d'ailleurs donné ses chaussures de globe trotteuse car évidemment, mes tenues urbaines se prêtaient peu à ce genre d'escalade.
    Arrivée au sommet, nous avions vue sur tout le canyon et c'est là aussi qu'une famille de chamois est venue brouter très proche de nous. On s'observait les uns les autres silencieusement. Ils étaient sereins, agiles sur les parois rocheuses, insouciants dans cette réserve naturelle où ils n'ont aucun prédateurs.

Lihi avait emporté un gros sac à dos avec une quantité de choses peu légères durant la promenade, comme si nous allions bivouaquer là pendant une semaine. Comme nous devions redescendre le long de la paroi rocheuse et faire le chemin inverse jusqu'au parking, j'ai proposé de porter le sac au retour. Je redoutais quand même un peu l'épreuve de cette descente abrupte et de perdre un peu l'équilibre avec ce poids dans mon dos et le soleil qui tapait mais je m'en suis pas trop mal sortie.
    Lihi a voulu se déshabiller et plonger entièrement dans l'eau de la rivière là où se trouvait une belle cascade. Je lui ai dis : « tu veux faire un mikve ? » et je lui ai montré les panneaux signalant que c'était prohibé. Elle semblait ne pas s'en soucier. Je lui ai dis, on va plutôt mettre nos pieds dedans et je crois lui avoir sauvé la vie car l'eau était glaciale.

En revenant sur nos pas, on voit tomber plusieurs pierres sur la paroi opposée à la nôtre, heureusement. On lève les yeux vers le sommet de la falaise et Lihi s'exclame : « C'est un aigle qui a fait tomber les pierres ! ». Il était comme une tête d'épingle là-haut et je me demandais comment elle parvenait à distinguer l'aigle. On s'est couché contre la roche pour mieux regarder et il a pris son vol. Lihi filmait avec son appareil qui pouvait agrandir l'image et en effet, elle avait raison. Puis un deuxième aigle a rejoint le premier et ainsi on a eu le spectacle très émouvant de leurs vastes ailes déployées dans le ciel. S'ils n'avaient pas fait tomber des pierres, on ne les aurait jamais remarqués.

Nous avons achevé notre expédition par les ruines archéologiques de Ovdat, à quelques kilomètres de là, sur l'ancienne route de l'encens où les nabatéens s'étaient installés, puis les romains et enfin les vestiges byzantins des chrétiens. Nous étions les derniers visiteurs de la journée, on s'est promenées dans les anciennes maisons romaines, les thermes, le pressoir à vin, les ruines des deux églises comme dans un jeu de cache-cache où l'on grimpait sur l'ancienne tour de guet et se faufilait entre les colonnes solitaires. Enfin, on a médité pendant le coucher du soleil en chantant toutes les deux ensembles avec une vue sur tout le site embrasé par ce soleil rouge du dernier jour de l'année. Nos sons se mêlaient, nous ne formions plus qu'un avec le passé et le présent réunis en ces lieux chargés de mémoire. Quand le soleil a disparu nous l'avons applaudi et remercié ! Le dernier soleil de l'année avant 2016.

Le soir, on devait encore retrouver Sugando, l'allemande convertie à Osho sous la tente avec ses trente adeptes venus passés la nuit là, à méditer, danser et manger. Il y avait une majorité de femmes et une dizaine d'hommes. Je me suis présentée à la Sugando en disant : « Bonjour Suganda, je suis Sophie, de Belgique, vous êtes d'Allemagne » et elle m'a répondu « C'est Sugando pas Suganda, et je ne suis allemande que sur le passeport ». Bref, j'ai toujours trouvé stupide les gens qui se font appeler par des noms indous et qui de surcroit nient leur identité, surtout quand on vient d'Allemagne et qu'on choisi d'épouser un israélien, à mon sens, ce n'est pas pour rien… Plus tard le mari de cette femme viendra aussi se présenter à moi en disant son nom indien puis en signalant qu'il s'appelle aussi Abraham, j'ai répondu que c'était plus facile pour moi de l'appeler Abraham.

La soirée a commencé par la danse, suivant les consignes de Sugando sur une musique country répétitive et un peu débile. Quand la musique s'arrêtait toute la bande sautait en l'air, levait les bras et criait « Osho », moi, j'ai regardé la chose un peu sceptique et après avoir dansé sur cette même musique environ une demi-heure et entendu leurs exclamations au nom d'Osho, cela commençait déjà à m'agacer. J'avais lu un livre d'Osho et il m'avait profondément déplu car il tenait des propos complètement misogynes, il écrivait que les femmes ne s'intéressaient qu'aux magazines de mode stupide et qu'elles passaient leur temps à faire du shopping ! Il se moquait des femmes et je trouvais cela particulièrement choquant. Sa spiritualité me semblait très bas de gamme et sans intérêt. Le fanatisme qu'il suscite m'étonne vraiment.

Après la danse, on s'est tous assis pour une première méditation entrecoupée toujours de musique idiote, j'avais ou trop chaud près du poêle à bois, ou froid dès que je m'en éloignais. Donc, les conditions étaient peu propices à la relaxation.
    Ensuite, on a eu droit à une projection propagande d'Osho sur grand écran. Le maître barbu se tenait assis sur un grand trône et portait des vêtements d'apparats comme s'il sortait de la série Star Trek avec des épaulettes argentées… On lui posait des questions un peu primaire : « Osho qui êtes vous ? » et il avait des réponses aussi peu enthousiasmantes. Souvent, il racontait des histoires humoristiques dont je ne voyais pas l'intérêt et enfin il a terminé son grand discours en disant que la mort est une blague.
     Je voudrais donc qu'il aille dire cela aux familles des victimes du Bataclan ou autres personnes qui ont à vivre la mort de proches ! Si je dis cela dans mes groupes de deuil, je vais me faire lyncher.
    Nous avons du ensuite parler une langue imaginaire que personne ne comprend et donc les trente personnes en chœur on commencé à émettre des onomatopées, des borborygmes de tous styles et moi aussi ce qui était très amusant. Mais il paraît que cela fait partie de la méditation d'Osho de parler pour ne rien dire de cette manière et sans se faire comprendre. C'est quelque chose de drôle que je pourrais proposer avec les enfants en thérapie, pour se défouler et ne pas se prendre au sérieux mais s'il y a un sens spirituel à cela, cela doit m'échapper. Je ne comprends pas comment les juifs qui ont le merveilleux kabbaliste hassidim Rabbi Nachman de Brazlav plein d'humour, de génie, d'inventivité, puissent se détourner de cette pensée pour le pâle Osho.

Sugando a proposé enfin de passer à table et les adeptes affamés se sont rués sur la nourriture comme s'ils n'avaient plus mangé depuis trois jours. En moins d'une demi-heure les plats étaient vides. Je me suis éclipsée avec Lihi sous le prétexte d'aller chercher un tire bouchon, et j'ai abandonné là le groupe car je me voyais mal recommencer ce cirque avec une deuxième méditation avant minuit et une autre au petit matin. Lihi est retournée avec le tire bouchon et m'a rejointe juste après minuit, frigorifiée. Elle est allée aussi à la méditation du matin puis est revenue très dubitative sur les bienfaits de ces séances. Nous avons parlé des dangers de ces pseudos gourou et de la recherche d'une voie spirituelle chez beaucoup de personnes en ce moment mais qui se laissent entraîner dans des voies qui très vite s'apparentent à des sectes. Je lui ai dis que je préfère méditer avec elle dans la nature, dans la forêt, sur la montagne, au bord de l'eau et que je n'ai pas besoin d'avoir un guide spirituel ou un maître pour ça. Elle était bien d'accord avec moi et m'a raconté ses expériences avec une femme qui s'était comportée comme un gourou et avait réussi à prendre le pouvoir sur elle. Elle m'a aussi cité un soit disant maître spirituel vivant avec de multiples femmes et ayant des enfants avec toutes. C'est un classique, le sexe et l'argent en prime ! Sai Baba roulait en Rolls Royce.

Lihi est repartie en m'offrant ses chaussures. « Tu marcheras mieux avec celles-ci dans le désert. » m'a-t-elle dit. On s'est serré dans les bras sans savoir si un jour on se reverra. Mais nous avons passé les 48 dernières heures de l'année ensemble comme si l'on se connaissait depuis toujours.
    Elle doit me dire si elle est enceinte de son donneur ou pas et si un bébé nait, elle l'appellera Laor. Or veut dire lumière en hébreux. Celui qui vient dans la lumière.
    Si la vie m'avait accordé une fille, je l'aurais appelée Lili.

Aujourd'hui, c'est la tempête dehors, un vent terrible et glacial. Impossible de sortir et par intermittence de la pluie. C'est paraît-il dangereux de rouler en voiture quand il y a des fortes pluies car les routes sont inondées par des torrents d'eau. J'espère que Lihi rentrera sans difficulté jusqu'à Tel Aviv.





3


Le premier de l'an était, d'après Rodney, la tempête dans le désert la plus importante de l'année. La nuit, j'ai bien cru que le vent et la pluie allaient faire fondre ma maison en terre ! Impossible de sortir pendant deux jours, j'en ai profité pour avancer dans mon travail. J'ai surtout étudié les lettres hébraïques, leur symbolique et l'histoire de l'alphabet. Il me fallait commencer par le début, en quelque sorte avant de me lancer dans l'écriture. J'ai toujours besoin d'une acclimatation de trois ou quatre jours avant de me mettre à la tâche. Les livres de Frank Lalou prêtés par Gaëlle et Gitla sont précieux pour m'initier aux origines des lettres.

Les lettres sont nées dans le désert du Sinaï avec les racines des hiéroglyphes égyptiens. Avant l'encre, il y avait la gravure sur les pierres du désert, l'homme voulait déjà laisser une trace de son passage dans les roches du désert, remplir ce grand espace vierge de ses petits traits qui résisteraient au temps, au vent, au sable. Mais l'image a précédé l'écriture et la puissance de l'image l'emporte toujours lorsque je regarde la calligraphie des lettres hébraïques, elles restent des signes, des silhouettes. À côté, notre alphabet a perdu toute élégance et s'est terriblement asséché avec l'imprimerie. Je ne prône pas le retour au calame mais mon attrait pour la correspondance vient sans doute de ce plaisir éprouvé avec le dessin de l'encre sur la page et les calligraphies.

Je ne m'étonne pas que l'écriture soit née dans le désert, de Sumer à Babylonne et dans le Sinaï. Dans le désert, tout fait signe et on ne cesse de lire et interpréter les traces. L'œil est dressé à la lecture de l'infime. On déchiffre une empreinte d'animal, une herbe, des excréments et même les ossements desséchés ont une sorte de pureté du trait et de la ligne qui me fascinait. Lorsque j'ai aperçu la courbe d'une colonne vertébrale se dessiner sur le sable, j'y voyais une sculpture sublime qui me renvoyait aux architectures de Calatrava.

L'après midi, n'y tenant plus, j'ai profité d'une accalmie pour faire une petite promenade.Àl'arrière d'une haute dune, je me suis retrouvée face à un campement de bédouins, assez vaste, fait de tôles, de toiles, de ferrailles assemblés en petits rectangles épars. Rien de la géométrie d'une ville ou d'un village, pas de droites, pas de rues, pas de cercles comme dans les villages africains ou les tribus d'Amérique. Vu du haut, on ressent un certain désordre, de la pauvreté et de la saleté. Ce n'est pas à l'image d'un bidonville qui lui aurait parfois l'allure d'un enchevêtrement inextricable, tel un essaim d'abeille.

Le campement de bédouins est plutôt disséminé comme s'ils vivaient solidaires mais solitaires, chacun dans son baraquement. Je ressentais un attrait et un effroi. J'entendais les enfants jouer au loin et leur troupeau de chèvres, c'était à la fois calme et animé. C'est ici que prend sens pour moi le caractère étrange de l'étranger. Qui sont-ils ? Comment vivent-ils dans le monde d'aujourd'hui, à l'heure d'internet dans ce pays de haute technologie et de richesse, ce contraste avec leur extrême dénuement. Comme si pour moi, il était plus choquant d'assister à cette vie préhistorique à deux heures de Tel Aviv qu'en Afrique. C'est absurde comme raisonnement car la misère est choquante partout mais ici elle me frappe d'autant plus. Il me reste aussi le mythe du « bon sauvage » et de l'ascétisme de cette vie qui pourrait posséder une autre forme de richesse. Et s'ils avaient accès à d'autres valeurs et perceptions que j'aurais perdu dans le confort de la vie matérielle et son superflu ?

J'avais très envie de me rapprocher mais aussi peur de leur regard sur moi, comme lorsque Rodney s'est moqué de mes bottes en disant « C'est avec ça que tu as marché dans la jungle en Amazonie ? ». La petite bourgeoise a un peu honte et je ne fais même pas l'effort de gommer ces signes extérieurs de capitaliste. Il y a ceux qui partent voyager en Inde et aussitôt se laissent pousser la barbe, s'habillent de nippes et de sandales par mimétisme avec le pays puis dès qu'ils reviennent, ils retrouvent leurs costumes cravates. Moi, je suis partie avec une valise pleine de jolies robes pensant que je serais au chaud dans le désert comme sur une plage de méditerranée et j'étais en dehors de la réalité. J'ai porté le même jeans, chaussettes, pull pendant toute la semaine. Lihi a eu pitié de moi et m'a offert ses chaussures !
    J'avais été induite en erreur par les indices de température vu sur internet, 20 ° degré dans le désert, c'est chaud mais dès qu'il y a du vent, ça caille !

Le campement de bédouins faisait un peu tache sur mon Eden et la carte postale du désert que j'avais dans la tête. Après tout, le désert leur appartient depuis des millénaires. Ils sont peut-être de lointains descendants des nabatéens. Ils sont à leur place dans ce paysage et c'est moi qui fais tache ! La tête de la femme de Rodney quand elle m'a vue arriver ce matin avec ma robe rouge et mes collants couverts de notes de musique… J'étais pourtant toute contente de les porter avant de repartir pour Tel Aviv. Enfin j'allais pouvoir mettre autre chose que mon vieux jeans poisseux. Chasser le naturel !

Après deux jours de pluie, le désert s'était couvert d'une petite herbe très fine d'un vert pâle si discret qu'on pouvait ne pas la remarquer mais quand je passais ma main à quelques centimètres du sol en fermant les yeux, j'avais l'impression de caresser les poils dressés de l'épiderme du désert. Cette herbe frêle était si douce que j'en ai même mangé quelques brins pour goûter ou plutôt pour incorporer ce surgissement de vie. J'ai aussi remarqué une nouvelle fleur qui ressemblait au crocus de couleur bleu mauve à trois têtes sorties de terre sans avoir eu le temps de se dresser au sommet d'une tige. Pour se déployer au plus vite, les fleurs renonçaient à la tige et sans doute se préservaient-elles aussi du vent en restant à même le sol. Lorsque j'ai montré la photo de ces fleurs à Rodney, il m'a dit qu'on ne pouvait les voir qu'une fois par an ! Je suis donc arrivée au bon moment.

J'avais remarqué aussi qu'après l'orage, les fourmis n'étaient pas sorties travailler. Le sable était sans doute encore trop mouillé et rendait leur tâche plus difficile. Dès le lendemain, elles avaient repris leur labeur dans un sable tendre.

Avant de mettre la touche finale à mon roman, je sentais qu'il fallait que j'accomplisse mon rituel de deuil d'Hilary. Sa mort m'avait figée tant émotionnellement que dans l'aptitude à terminer ce livre qui avait aussi commencé avec lui et qui lui est dédié. Revenir en Israël, revoir Tel Aviv sans lui ramène les souvenirs des moments passés ensemble mais aussi de son absence irréversible. Je croyais avoir déjà surmonté cette perte grâce à la cérémonie d'Iris, puis la connexion avec Simonar et enfin sur sa tombe avec Inge, mais peut-être que pendant ces différents moments, je n'étais jamais seule avec lui. Le désert du Negev était choisi pour cette raison inconsciemment plus que pour y terminer le livre et aussi pour revoir sa sœur Inès.

La veille de mon départ de Makman Dunes, je suis donc partie à la recherche d'un endroit dans le désert où accomplir mon rituel de séparation et d'adieu à Hilary. Je cherchais une dune assez douce pour y enterrer le tee-shirt et les chaussettes d'Hilary que j'avais continué à porter. Sa ceinture, je la réservais à sa sœur Inès qui n'avait pas pu aller à son enterrement pour qu'elle puisse aussi symboliquement l'enterrer à Tel Aviv ou à Jérusalem. Le tee-shirt était imprégné de mon odeur car depuis mon arrivée en Israël, je ne l'avais pas quitté.

Je me suis mise en quête du lieu et face à cette immensité, j'ai eu une angoisse de ne pas trouver le « bon » endroit.

Negev 5

Comment me diriger, où aller ? Cela me semblait une grosse responsabilité comme si j'avais peur de ne pas lui trouver un lieu assez beau pour accueillir cet amour disparu. J'ai marché un peu comme une âme errante en me laissant guider par mes pas puis je suis arrivée devant une colline qui se terminait par une étendue sablonneuse. J'ai commencé à la gravir pour voir si elle pouvait convenir, tout en me disant si ce n'est pas là, je chercherai ailleurs. Et dès que j'étais tout en haut, non seulement j'avais une vue à 360° sur le désert mais un arbre mort m'attendais, allongé sur le sable exactement de la forme d'un corps avec ses deux longues jambes à moitié calcinées. Cet arbre avait été amené là car son sommet avait été taillé et il me saisissait tant il figurait une silhouette humaine. De plus, la zone brûlée correspondait aux endroits où Hilary souffrait le plus. Cette rencontre avec l'arbre était très émouvante, très troublante, comme prédestinée.

J'ai commencé par danser et chanter autour de lui en cercle comme une chamane avec mes maracas de crottes de bique et d'escargots qui m'accompagnaient. Je voulais que mon corps participe plus que ma tête et que la danse soit aussi une fête, un moment de joie pour ces retrouvailles. Puis, quand j'étais bien essoufflée, je me suis allongée à ses côtés et j'ai pu exprimer mon chagrin, toute ma tristesse, enlacée à l'arbre. Je crois que c'est à ce moment là qu'un bédouin a surgit et m'a trouvée dans cette position plutôt inattendue pour lui. Il a fait un signe de la main puis s'est rapidement éclipsé.

J'ai ensuite détaché un morceau de charbon du tronc pour écrire sur la partie qui n'avait pas brulé le nom d'Hilary et de ses filles, puis mon nom avec celui de sa sœur et enfin les noms de ses amis intimes. Sur une autre face, j'ai inscrit les quatre lettres du tétragramme ainsi que les quatre lettres hébraïques sur lesquelles j'ai médité pendant ce séjour et qui m'ont menée dans ce désert : Hé, pé, daleth, vav. J'ai creusé un trou et dressé une grosse pierre blanche sur laquelle j'ai dessiné l'étoile de David. Puis, j'ai enterré le tee-shirt sous la partie dorsale de l'arbre et les chaussettes à hauteur des chevilles.

Il y avait beaucoup de vent et un très beau soleil. Je me suis assise près de la pierre et j'ai commencé la lecture d'Ezéchiel qu'Hilary m'avait demandé de lire. J'ai choisi le magnifique passage sur les « ossements desséchés » EZ36,38 lorsque Dieu recouvre de chairs, de muscles, de ligaments … les ossements desséchés de son peuple.

Alors que je lisais à haute voix, je remarquai une chenille poilue jaune et orange qui s'approchait de la pierre blanche. Chose surprenante et bouleversante pour moi, cette chenille était de la même couleur que la couverture de mon livre d'Ezéchiel ! Et voilà que cette chenille se met soudain à gravir la pierre tombale dressée ! Elle monte, elle s'accroche alors que le vent souffle et qu'elle manque d'être emportée. Je la regarde émerveillée, comme un signe d'Hilary, un clin d'œil charmant, discret, doux et beau. Je continue ma lecture avec cette compagne complice qui me renvoie à son symbole de vie après la vie, de sortie du cocon-linceul et en pleine métamorphose. Quel cadeau !
    Je l'ai prise avec un petit bâton, elle s'est enroulée sur elle-même autour du bâton et je suis allée la poser près d'un buisson avec des touffes d'herbes.

J'ai encore inscrit deux passages d'Ezéchiel sur les pieds car le texte disait d'écrire sur deux morceaux de bois unis ces extraits. Ainsi qu'un extrait du Cantique des Cantiques : Ani ledodi vedodi li : je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi.

J'ai emporté avec moi deux petites pierres qui se trouvaient à proximité et deux morceaux du tronc.
    Puis je suis repartie dans le désert, soulagée, libérée, plus légère. J'ai marché devant moi, en regardant souvent vers la colline où il était jusqu'au moment où je ne la voyais plus. J'ai alors ressenti une forme d'inquiétude de l'avoir perdu de vue et une crainte que les bédouins ne viennent saccager l'endroit car il y avait de l'hébreu inscrit sur le tronc et une étoile de David sur la pierre. Je me suis arrêtée pour dessiner dans le sable une double roue de lettres hébraïques, l'une faite de tétragrammes, l'autre des quatre lettres tirées parmi les 22. Je me suis mise au centre et j'ai médité comme les kabbalistes du temps d'Aboulafia.
    C'était un moment pour me retrouver, pour me poser, pour intérioriser chacune de ces expériences.

En retournant sur mes pas, je voulais retrouver la colline où était l'arbre mais je ne la reconnaissais plus dans le paysage. J'étais assez triste et puis au moment où j'ai décidé de ne plus la chercher, j'étais devant l'arbre ! Je voulais revenir pour dessiner le croissant musulman sur la pierre et la croix chrétienne à côté de l'étoile de David pour espérer empêcher une « profanation » du lieu sacré. Maintenant, je me dis qu'il ne risque plus rien, qu'il est sous haute protection…

J'ai réintégré ma hutte et Rodney est venu m'inviter prendre le thé avec sa femme et des amis. La femme de Rodney est professeur de psychologie à l'université et elle est spécialisée dans les récits de vie, la bibliothérapie avec les descendants des déportés et les descendants des nazis qu'elle interview. Elle étudie surtout la culpabilité qui apparait chez les descendants tant du côté des rescapés que du côté des nazis. Nous parlons des allemands qui viennent en Israël et qui veulent réparer quelque chose du passé chargé des leurs ancêtres. Ils portent la faute des parents et ne parviennent pas à se libérer facilement de cela.
    Je demande si l'adepte allemande de Osho, Sugando qui habite ici dans la roulotte avec son mari Abraham est juive. Ils m'expliquent que non et que son père était impliqué dans l'armée allemande et qu'elle est dans une démarche spirituelle pour nettoyer ce lourd héritage familial. Je l'avais pressenti.

Puis, Rodney s'adresse à moi et me raconte qu'il y a quelques jours, il était en voiture pour conduire son fils à l'école, lorsqu'ils aperçoivent une énorme fumée noire. Celle-ci, lorsqu'ils s'approchent, provient de la route et d'un terrible accident de voiture. Une auto est en feu et à l'intérieur, il apprend qu'il y a le fils du chef des bédouins qui est mort brûlé vif. Il m'explique que les israéliens ont peur des bédouins et protègent leurs maisons avec des murs, des barbelés mais que lui a un bon rapport avec eux car il laisse leurs chèvres venir boire l'eau de son puits. Il a entière confiance et n'a jamais eu le moindre problème avec leur communauté.
    Il me dit que dans la nuit qui a suivi ce terrible accident, il rêve que le fils du chef vient lui parler et lui dit : « va trouver mon père et annonce lui que je suis bien, que j'ai terminé le cycle de ma vie ». Le lendemain, il va au campement bédouin et il trouve le chef prostré autour d'un feu de camp. Il s'assied et lui raconte son rêve. Le chef lui demande de répéter, ce qu'il fait. Puis le chef va chercher sa femme et il raconte une troisième fois. Ils ont pleurés tous les trois ensemble autours du feu.
    J'étais si émue qu'il me parle de cette histoire qui était arrivée un mois plus tôt car je venais de réaliser mon rituel auprès de cet arbre à moitié brûlé et que Rodney n'en savait rien.

Emplie de l'énergie des ces personnes merveilleuses et de la journée, je suis rentrée dans ma hutte et j'ai écris jusqu'à trois heures du matin la fin de mon roman. Cette nuit là, j'ai eu la visite d'une souris du désert qui était ravie de trouver les noisettes et les noix que je lui lançais.

Quand, je suis arrivée à la dernière ligne du livre, j'ai enfoncé ma clé usb pour enregistrer un double croyant que j'avais sauvegardé ce qui précédait mais à ce moment, plus moyen d'ouvrir ce qui était sur la clé. Sur l'ordinateur, une partie avait disparu et j'ai eu une bouffée d'angoisse de me dire, je vais devoir réécrire ce qui n'est plus là. Certaines choses revenaient mais d'autres pas car dans ces moments d'écriture un peu en état semi hypnotique, je ne contrôle pas tout ce qui arrive. J'essaie le mieux possible de retrouver mes dernières lignes mais je ne suis pas entièrement satisfaite. Je décide d'aller me coucher en posant sur l'ordinateur une des pierres et le morceau de bois d'Hilary en lui demandant de faire en sorte que demain, je puisse retrouver mon texte avec la clé usb ou dans ma tête. Au réveil, j'avais de nouvelles idées et en allant chez Rodney, ma clé fonctionnait dans son pc ! Merci Hilary !

Je prépare mes valises et je regrette de devoir partir si vite car je m'étais déjà adaptée à ce mode de vie. Je voulais en profiter encore un peu. Rodney me montre des petits arbres qu'il fait pousser dans des récipients et me dit : « nous, on va disparaître dans pas longtemps mais pas eux. Alors, ce qui va rester de nous ici, ce seront des arbres » et il m'offre un magnifique dessous de plat en bois d'acacia qu'il a réalisé lui-même. Il me parle des forêts qui étaient du temps des nabatéens partout en Israël, je lui parle de Sebastiano Salgado qui lui aussi replante une forêt au Brésil avec sa femme.

En me conduisant au bus pour Beer Sheva, je lui explique mon intérêt et ma curiosité pour les nabatéens et les bédouins. Je lui demande s'il pourrait me mettre en contact avec les bédouins si je revenais écrire à ce sujet et il me répond que oui. Il m'explique que les archéologues israéliens s'intéressent surtout à trouver des traces judaïques et donc tout ce qui concernerait les nabatéens est mis de côté mais les archéologues allemands font à ce sujet des découvertes intéressantes. Il me conseille aussi de lire ce qu'un archéologue Davidovitch a écrit à propos de la pyramide de Chéops et sa construction.
    On s'embrasse et je monte dans le bus qui est plein de jeunes militaires, ils ont l'air bien fatigués, la plupart dorment ou écoutent de la musique. Je suis impressionnée par leurs grosses bottines, les mêmes pour les femmes et les hommes.

Le bus m'amène au train pour Tel Aviv, j'ai un contrôle avant d'entrer à la gare comme si j'entrais dans un aéroport.
    Même chose dans les magasins de Tel Aviv, on passe au détecteur. J'avais trouvé un hôtel dans le centre rue Dizengoff et il parait que c'est là qu'il y a eu plusieurs attentats récemment… En effet, j'ai vu des bougies sur le trottoir devant un café. David m'a précisé qu'il avait évité de me raconter les attentats qui s'étaient déroulés dans la ville ou en Israël pendant la période où j'étais là pour ne pas m'inquiéter. Je ne l'ai su qu'en rentrant à Bruxelles et c'est bien mieux.

Je me suis aperçue en arrivant dans le centre commercial de Tel Aviv que je correspondais à la description des femmes par Osho car j'ai été prise d'une frénésie de shopping. Je découvrais ces immenses galeries commerçantes avec ravissement comme un gourmand dans une pâtisserie. Ces lumières, ces boutiques de luxe, ces foules m'émerveillaient. Comme si après une semaine dans le désert, les appâts de la ville étaient encore plus redoutables. Quelle honte ! En quelques heures mes bonnes résolutions, ma rectitude, partait en fumée.
    J'ai remarqué que les magasins de mode vendaient tous des chaussures qui ressemblaient aux bottines des militaires, il y en avait de toutes les couleurs mais l'aspect était le même. Pas que les chaussures mais il y avait aussi des vêtements camouflages comme leurs uniformes ou aux mêmes couleurs kaki. Je trouvais étonnant que les jeunes après deux ou trois ans d'armée, achètent des habits qui sont encore des tenues de guerre !
    Autre fait surprenant, je ne me suis pas perdue dans le désert mais je me perdais dans le centre commercial immense où tout se ressemble et dans les rues de Tel Aviv. Je n'avais plus mes repères, j'étais désorientée par la ville et ses tentations nombreuses.

Sur Dizengoff, je me suis arrêtée pour écouter un musicien de rue qui jouait très bien du violon. J'étais très surprise car il ne jouait pas les musiques standards, comme les quatre saisons mais des œuvres complexes, parfois même dissonantes. Donc, je me suis posée sur un banc face à lui et lui faisait mine de m'ignorer. Il m'a semblé que ma présence pouvait influencer les passants et que lorsque je me concentrais sur la musique et son talent, les gens donnaient plus. C'est une expérience qui ressemble aux réactions des photons en physique quantique lorsqu'ils sont observés, ils répondent à l'observateur et se dirigent là où est l'attente, l'intention.
    Je l'ai écouté presque 20 minutes avec beaucoup de plaisir puis je suis allée lui donner ma contribution en lui disant que c'était merveilleux et qu'il avait du talent.

Le lendemain matin, j'avais rendez-vous avec Inès, la sœur d'Hilary. C'était très émouvant de la revoir, de reconnaître sur son visage les traits de son frère et d'écouter sa douleur, ses colères, son analyse de l'histoire familiale car elle est psychiatre. Elle m'a révélé des choses que je soupçonnais et qui soudain m'éclairaient. Cette rencontre était importante pour elle et pour moi, elle permettait de mettre des mots là où nous n'avions pas eu le temps de parler, de dire au revoir. Je lui ai donné la ceinture d'Hilary et elle l'enterrera le jour de son anniversaire dans quelques jours. Elle m'a offert une pitta en me proposant celle au foie de poulet. Puis elle m'a embrassé et m'a laissé avec la pitta.

Je déteste le foie mais j'ai pensé que peut-être pourrais-je dépasser mon dégout si je l'associais à cette rencontre. Je me suis suggestionnée en me disant, Sophie tu n'as qu'à te dire que ce sera bon et tu le trouveras bon. J'ai pourtant essayé et même mangé plusieurs morceaux de foie, puis j'ai ajouté une sauce piquante pensant que cela passerait mieux, mais rien n'y fait et heureusement qu'il y avait un jack russel qui passait près de ma table et qui s'est délecté des morceaux de viande.

Ensuite un taxi Uber m'a amené à l'aéroport et là encore, je suis passée au travers de plusieurs check point de contrôle, long mais nécessaire.

Devant la porte du gate, un homme très élégant parlait avec facilité français, anglais, hébreux et regardait les partitions sur mes collants avec un certain intérêt.
    En montant à bord, je remarque que mon siège est sur la même rangée que lui mais qu'un homme est assis à sa droite. Celui-ci ne cesse de téléphoner en arabe. L'homme lui pose alors une sorte d'interrogatoire pour en savoir plus sur lui car il faut dire qu'il avait des lunettes noires, une casquette, un foulard et une grosse veste alors qu'il faisait très chaud dans l'avion. J'écoute les réponses du type et je perçois une certaine nervosité. Le type se lève, chipote à son sac sous le siège, s'agite, semble chercher quelque chose. L'hôtesse lui demande de s'assoir car on décolle. Il se relève, il n'attache pas sa ceinture, il se rassie et je lui dis d'attacher sa ceinture en précisant que je lui sauvais la vie avec un demi sourire… L'avion est en l'air et le type recommence son remue ménage, moi et le voisin, on commence à verdir et avoir des palpitations. Au moment, où il est encore debout pour chipoter dans les bagages sur nos têtes, j'échange des signes avec le voisin pour dire, il est louche et il me confirme la même chose. Après quoi, je lui dis discrètement : « j'ai fais un peu de karaté, mais pas assez » ! Il me répond « In challah ! »
    Une mère de famille nombreuse assise derrière nous, s'inquiète aussi et demande au type louche ce qu'il se passe. Celui-ci répond : « je ne trouve plus mon passeport ». Nous nous demandons tous si c'est vrai ou pas. Puis la femme dit que peut-être il y a eu une erreur au moment où on leur a rendu les passeports et elle regarde dans son sac où se trouvait le passeport du type ! Bref, on a eu une frayeur pendant dix minutes et j'avais déjà élaboré tous les scénarios pour attraper les pieds du type pendant que le voisin prendrait les bras, ou me jeter sur lui au cas ou…

Pour finir, le voisin propose que je vienne m'assoir à côté de lui pendant que le faux terroriste s'était endormi, soulagé d'avoir ses papiers. J'avais quand même photographié le type pendant son sommeil, on ne sait jamais, il paraissait si bizarre dans tout son comportement et sa tenue.

Je m'assieds donc à côté de l'homme qui avait apprécié mes collants et nous commençons à bavarder. En voyage, les inconnus en profitent toujours pour raconter leurs vies et c'est souvent très intéressant. Je lui ai dis que j'avais remarqué son interrogatoire du suspect à la façon du Mossad et il me dit que c'est parce que lors d'un précédent vol il était à côté d'un religieux hassidim et que comme il connaissait assez bien cette religion, il a posé des questions sur des points très précis avant que l'avion ne décolle. Celui-ci ne savait pas répondre. Après avoir confirmé que ce religieux était quelqu'un de déguisé et un imposteur, il est allé trouver les hôtesses qui ont dit qu'elles avaient confiance dans le service de sécurité. Alors comme ni le steward ni les hôtesses ne l'écoutaient, il est allé jusqu'au commandant de bord et a dit qu'il fallait appeler la sécurité pour faire sortir cet homme. La sécurité a fait sortir tout le monde, a passé l'avion au peigne fin et ensuite a fait remonter tout le monde sauf le faux religieux ! Donc, il avait flairé l'embrouille et depuis il soumet systématiquement son voisin à un interrogatoire. Peut-être pensa t'il un peu rapidement que je n'étais pas suspecte mais il m'a quand même demandé les raisons de mon voyage en Israël ainsi que de nombreuses questions.

Dans le fil de la conversation, nous avons découvert que sa fille avait été dans la classe de David et que son épouse était de la même famille que l'ex épouse d'Hilary ! Le monde est vraiment petit et les synchronicités si troublantes. Au cours de ce vol, j'avais à nouveau une personne qui me parlait d'Hilary, qui faisait le même métier que lui et qui me révélait beaucoup de choses à son sujet. Moi qui croyait avoir terminé l'histoire, bouclé la boucle, j'avais droit à de nouveaux rebondissement comme s'il me disait de là haut : « on ne se débarrasse pas de moi si facilement ! ».

Cet homme avait eu ses deux parents dans des camps de concentration.ÀDachau, on a cru que son père était mort et on l'avait jeté sur un tas de cadavres. Il y avait plusieurs cadavres au-dessus de lui, quand un homme s'est approché du tas pour retirer la paire de chaussure et les récupérer pour lui. En enlevant les chaussures il a senti que les pieds étaient encore chauds et il a fait dégager le corps du père de ce monticule de morts ; ce qui lui a sauvé la vie.

Sa mère a perdu toute sa famille dans les camps. Il m'a dit que dans sa famille, cela représente 400 personnes exterminées.
    Il n'a presque rien mangé de son plateau repas et il m'a expliqué qu'il a des problèmes avec la nourriture. « Quand j'étais enfant, je rentrais de l'école et si je disais à ma mère que j'avais faim, elle me répondait : mais tu as pourtant déjà mangé ce midi. Tu ne sais pas ce que c'est la faim. La faim, dit-elle, c'est quand tu bois l'urine d'un cadavre. » Il poursuit son récit : « Mon père se fâchait quand j'épluchais une pomme car pour lui je laissais toujours trop de pomme sur la peau. Il me montrait alors comment on doit éplucher une pomme et sa pelure devenait comme du papier de cigarette. Mon père coupait le pain dans le camp, il ne pouvait donc pas dépasser d'un millimètre sur une tranche sinon il avait tout le camp contre lui. Il était devenu expert dans l'art de trancher le pain.  En ayant été élevé avec l'empreinte de la shoah de mes parents, j'ai un sérieux problème d'anorexie/boulimie. Je mange sans m'arrêter et puis je ne mange plus rien pendant deux jours. Il me demande si j'ai du chocolat, je réponds que j'ai juste des amandes et des fruits secs. Il va trouver l'hôtesse pour savoir si elle a du chocolat. Il revient bredouille et malheureux. Il vide alors mon sachet d'amande et de fruits secs.

On se montre les photos de notre séjour en Israël et il m'explique que la photo d'écran de son téléphone est son oncle rescapé lui aussi des camps, mort à 96 ans et qui a fait la marche de la mort. Il portait son frère qui n'arrivait plus à avancer jusqu'au moment où lui aussi n'avait plus assez de force pour le porter et il a du se résigner à le laisser sur le bord de la route. C'est alors qu'un nazi est arrivé et a tiré une balle dans la tête du frère sur le sol. Son oncle s'est reproché toute sa vie de ne pas avoir pu le porter et lui sauver la vie.

Mon voyage se terminait avec sur ce beau visage en fond d'écran, si bouleversant et ce récit tragique d'une telle intensité que la nuit même je rêvais que j'allais acheter des bonbons pour mon voisin et que je lui offrais des lards roses au sucre.




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