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Les prostituées sacrées




Voici en avant-première quelques pages de mon roman en cours, « Les prostituées sacrées ». J'ai présenté cet extrait du livre à une soirée sur l'amour, le désir et l'érotisme, intitulée « éros au féminin » au Théâtre Poème à Bruxelles, le 8 mars 2017.



Image: « éros au féminin », Richard Kenigsman, Théâtre Poème

Un compte rendu de cette soirée se trouve sur le blog de Christophe-Géraldine Métral
(http://www.vagabondssanstreves.com).



Il s'est déshabillé, il a posé ses vêtements sur la chaise.
J'ai regardé l'homme nu et son habit vide.
J'ai pensé à la peau d'âme et à ma peau d'âne.
Je me recouvre, il se découvre.
Mon corps enduit de parfums, d'huiles, de fards se cache sous les couleurs, les senteurs et les parures.
Il se dédouble d'une fine couche destinée à recevoir les caresses, les baisers et les va et viens dans ma chair.
Rien ne me transperce, ni ses doigts, ni sa langue, ni son membre car mon être est devenu étanche.
Etanche et opaque pour que ce que je donne à voir et à toucher masque mes profondeurs. Un visible qui me rend invisible à ses yeux.
Plus je m'exhibe et moins il me voit.
Je suis opaque et il est transparent.
Quand j'entre dans ma densité, sa matière coule sur moi, se déverse hors du vase. Il n'a dans ma bouche aucun goût, aucune consistance entre mes bras, aucun volume dans mon ventre.
Il flotte dans la chambre, sur le lit et contre moi comme la buée au sortir de mes lèvres.

« Nul ne me touche », moi aussi je suis morte et ressuscitée au troisième jour de mes 7 ans quand l'ogre a franchi ma porte. Depuis, j'enfile ma peau d'âne chaque jour. A vrai dire, je ne distingue plus ni les jours ni les nuits.
Les lumières se sont éteintes sous les lampes tamisées.
Le temps, lui aussi, s'est arrêté avant mon adolescence, j'ai cessé de grandir, comme si mon entrée dans la mort avait définitivement interrompu ma croissance. La mort ouvrait les portes d'une lente descente au plus profond de moi.
Le geôlier ne savait pas que lui aussi s'enfermait dans ma prison et mes ténèbres. Quand moi j'ai arrêté de vieillir, lui en revanche a précipité sa fin en accélérant et multipliant les cellules viciées de son corps. J'ai cru être libérée du calvaire à sa disparition mais il continue de me hanter.
Est-ce lui qui a programmé le commerce de mon corps ?
Je crois le reconnaître derrière chaque client comme si son spectre cherchait toujours à me posséder.

La putain a amputé le viol, j'ai émasculé l'i et désormais je vole.
Je vole quand ils m'écrasent sous leur poids.
Je vole le prix de ma chair et de mon sang livré pour eux pour la multitude.

Je vole de nuit, telle une chauve-souris aux grandes ailes de peau et à la douce toison ventrale. Moi-aussi je déploie mes mains, j'étends mes paumes et mes doigts quand je vole, puis, quand ils se retirent, je rabats mes vastes ailes autour de mon corps comme une momie ou une chrysalide.
Suis-je momifiée-mortifiée ou chrysalide en attente de métamorphose ?
Les draps de soie et de satin deviennent tantôt mon suaire, tantôt se frottent si fort contre moi qu'à chaque lever du jour, ils s'apparentent à une mue détachée de moi.
Lit d'accouchée, lit de mort, je touche chaque nuit mes origines et ma finitude.
De la douleur de l'enfantement à la lente agonie du mourant ; je maîtrise les lois d'ouroboros, le serpent qui se mord la queue, éternel recommencement.

Personne ne connaît aussi bien que moi la « petite mort », ce n'est pas l'amour qu'ils viennent chercher, c'est une danse macabre.
Ils s'entrainent sous mon rideau de velours pourpre et jouent la comédie de l'amour.
Ils répètent la dernière scène dans mon arène et attendent la mise à mort.
Parfois ils me tuent, parfois je les tue.

Quand ils expirent, ils sont couchés sur moi en sarcophage.
Ils croient m'enfermer en tournant leur clé dans ma serrure mais j'ai déjà quitté mon corps et je plane au plafond. De là, je peux lire dans les phylactères de leur âme qui exulte.
Pendant que leur frêle signature blanche marque la fin de l'ouvrage, je commence mon grand œuvre alchimique. Il me suffit d'une seule goutte de cette encre laiteuse pour voir apparaître le livre de leur vie. Tout est écrit, tout est accompli.
Ils sont devenus si translucides et transfigurés que leurs petits secrets et grands mensonges me sont révélés. Ils apparaissent au cœur de leur noirceur et de leur chemin de misère. Là, dans leurs ténèbres, je recueille des perles, des pépites.

Quand ils ont tout déchargé, le bon grain et l'ivraie, alors, je peux commencer la récolte.
Au fil des ans, j'ai amassé des trésors en puisant dans leurs fosses communes.
C'est grâce à cette ingrate et vénérable tâche que je n'ai pas succombé sous leurs coups de buttoir.
Ils frappent à ma porte et je sens qu'ils sont perdus, égarés loin d'eux même.
Ils pénètrent dans mon Temple et ils se prosternent sur ma « chair comme tapis de prières ».

Depuis 1500 ans, ma ville fait le trottoir.
Je ne sais plus si elle coule ou si elle flotte.
Elle n'est ni de terre, ni de mer ; ses pierres et ses marbres s'effritent rongés par le sel et les flots.
Fragile, elle semble une éternelle survivante, luttant contre les griffes et les crocs du temps qui la lacèrent.
La cité n'est plus que cicatrices et plaies béantes, surplombée de palais somptueux. Les marées, chaque jour, semblent vouloir la laver de ses péchés, de sa luxure quand ses vitrines aguichent des milliers d'humains.
Ils se concentrent tous dans les mêmes ruelles et calles, de longues files tentaculaires s'engouffrent dans les couloirs sertis de masques, de verreries, de parures et grotesqueries destinées à appâter le chaland.
Débauche de couleurs et de matières précieuses entre les murs lépreux et les rues érodées par ce flux continu.

Je me reconnais sous ces directions cardinales comme si la découpe de ma ville, ses entrées et ses sorties, passaient par chacun des orifices de mon corps.
Si je dois traverser l'un de ces axes de passages et me heurter à cette foule avide et vorace, j'ai la sensation qu'ils me passent sur le corps.

Les gondoles, perpétuellement endeuillées, fendent les flots, glissent sous les arcades, pénètrent les canaux sans relâche jusqu'à ce que le pont pousse son dernier soupir.

Venise est une courtisane, Venise est vénale.
Elle s'offre à tous, des plus riches aux plus petites bourses.
Elle a vendu son âme pour rester belle, pour qu'on l'aime et qu'on la vénère.
Les grandes artères ne mènent plus à son cœur.
Celui-ci s'est caché loin des yeux, loin des places publiques, il niche dans les ruelles désertées par les hordes primitives.
Il bat d'un rythme lent et infatigable dans les zones reculées de Cannaregio, Dorsoduro, Sant Elena.
Une solitude, un silence qui lui rend souffle et vitalité.

Je suis cette Venise oubliée et délaissée, celle où l'on se perd, celle qui renait chaque nuit quand les vitrines s'éteignent et que seul de bruit de mes pas retentis le long des ruelles. Je reçois alors son cœur qui pulse sous mes talons.

Après l'avoir détestée et maudite, je recommence à l'adorer.
Après l'avoir insultée, humiliée, je chante ses louanges et lui demande pardon pour mes infidélités et toutes ses trahisons.
Nous sommes inséparables, trop proches, trop semblables.
Venise ma mère, ma fille, ma sœur, mon miroir.
J'ai mal à ton cœur et mon cœur commence à se battre.
Qu'allons nous devenir, comment surmonter nos souffrances ?
Une « voix qui crie dans le désert » vient me susurrer à l'oreille que nous ne sommes pas seules, et que l'ange de Veronica Franco nous protège.



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