Les nouveautés 
Sophie Buyse - Écrivain 
Romans :
- La graphomane      - La grafomane  - L'escarbilleuse  - L'organiste  - Confidences de l'Olivier  - Les prostituées sacrées 
Nouvelles :
- Autopsy  - Le veilleur de nuit  - Par-dessus les toits  - Mon Herma, ma Phrodite 
Autres :
- Les Gathas, Le livre sublime de Zarathoustra - Le procès Dutroux  - À la table de Julien Gracq  - Carnet de voyage à Louxor, avril 2014  - Voyage au désert du Negev  - Introduction à la kabbale…  - Caractéristiques du monde quantique  - Le double piano Borgato 
Analyse des œuvres :
- Judyta Zbierska-Mościcka :
"Entre l'art et le corps ou la synthèse des arts dans les romans de Sophie Buyse"
Sophie Buyse - Psychologue 
Le CV de Sophie Buyse

À la table
de Julien Gracq


Paru dans la revue « Politique », Février 2008, Bruxelles.

Photo: © Jean Guillou


Une imposante maison bourgeoise, un peu austère, tourne le dos à la Loire en contrebas. Julien Gracq nous reçoit dans cette demeure familiale qu'il habite depuis plus de 90 ans. Dans l'entrée, un portemanteau orné d'un ours en bois. Nous pénétrons dans une petite pièce sombre dont le mobilier n'a sans doute pas changé depuis le début du siècle. La télévision est le seul objet moderne ajouté à ce décor d'un autre temps. Rien ne rappelle l'univers de l'écrivain qui, rituellement, convie ses visiteurs dans cet intérieur discret, anonyme. Un petit portrait du maître des lieux par Hans Bellmer témoigne toutefois des liens précieux avec les créateurs de la grande époque surréaliste.

Des deux rencontres avec Julien Gracq, rue du Grenier à Sel à Saint Florent le Vieil et au restaurant « La Gabelle », il ne me reste que quelques pages de notes furtives, prisent dans le train après avoir savouré plusieurs heures en sa compagnie.

La première fois, je redoutais la sentence de l'illustre écrivain sur « La Graphomane », mon premier roman que je lui avais envoyé. Il ne l'avait pas lu. La seconde fois, le verdict tomba et je me senti pousser des ailes, flottant dans ce paysage mélancolique du bord de Loire, emportée par le bonheur d'être admise dans la bibliothèque de Gracq.

Pourquoi avons-nous tant besoin d'être reconnus et aimés par d'autres écrivains ? Julien Gracq adressait ses livres à André Breton qui l'encouragea dès ses débuts. Je fus portée et soutenue par Marcel Moreau, Pierre Mertens, Pascal Quignard mais le jugement de l'auteur du Rivage des Syrtes l'emportait sur tous. Ce patriarche des lettres françaises, décédé ce 22 décembre 2007, au seuil de l'hiver, avait gardé sa vivacité d'esprit, son intérêt en toutes choses et une mémoire intacte.

Mes souvenirs de nos longues conversations en compagnie du compositeur Jean Guillou, qui m'avait introduite auprès de son ami de plus de 30 ans, devaient se coucher sur le papier à la hâte pour ne pas être oubliés. Je regrette de n'avoir conservé de notes que de l'une des deux rencontres, celle du 11 janvier 2000.

Lorsque je racontais à Gracq que mon père, journaliste de la RTBF, l'avait interviewé dans les années 70 pour une émission consacrée au surréalisme, il évoqua ses relations avec Magritte, leurs parties d'échec, et le titre qu'il donna à une oeuvre : Les travaux d'Alexandre, représentant une hache prisonnière d'une souche d'arbre. Il avouait avoir mis 40 ans pour entrer dans la peinture : « L'art s'assimile par frottement » disait-il. Il justifiait ses propos en racontant qu'enfant, il avait été imprégné par les reproductions de grandes peintures aux murs du lycée. Son oncle l'emmenait également visiter les musées, ce qui l'ennuyait beaucoup mais contribua, peu à peu, à le sensibiliser à l'art à son insu. Il ajoutait: « L'art, l'écriture, la peinture ne s'enseignent pas » et admettait avoir été un mauvais élève aux leçons de piano données par les tantes de Pascal Quignard.

« Mon père qui tenait une mercerie au village jouait du violon et chantait dans un choeur. Aujourd'hui, les merceries disparaissent. Je me souviens qu'à l'époque, les fermetures éclairs n'existaient pas, on utilisait des boutons à pression. Il vendait aussi des chapelets. Mon ancêtre Louis Poirier était tambour dans l'armée révolutionnaire de 1893 ».

L'organiste Jean Guillou le conduit à parler de ses goûts musicaux. Il évoque alors avec enthousiasme l'opéra La Tosca ainsi qu'« Ondine » d'Hoffmann. Et s'il écoute souvent le quintette pour clarinette et quatuor à cordes de Mozart, il précise que pour lui, mis à part le Don Juan, Mozart n'est pas un compositeur sérieux!

Nous mangeons de la cendre à « La Gabelle » et Julien Gracq nous apprend qu'il existe des châtaignes d'eau, plus petite, munies d'épines qui se mangent. « Il ne reste plus que deux pêcheurs sur la Loire. Avant ils étaient plus de trente au village. C'étaient des catholiques et des communistes, voilà pourquoi leurs bateaux portaient les noms de Staline ou Stella Maris ». Il nous fait remarquer que le niveau de l'eau du fleuve a beaucoup baissé et n'est plus navigable en de nombreux endroits.
« Dans le passé, les crues pouvaient inonder les caves et on y était habitués. Aujourd'hui, les Français paniquent devant les inondations, ils adoptent une mentalité d'assistés et s'il neige, ils ne déblayent pas devant chez eux, ils attendent l'aide de la municipalité ».

Les années d'enseignement réapparaissent dans ses souvenirs. Il considère le latin et le grec essentiels pour la langue, ainsi que l'apprentissage du par coeur. De sa thèse de géographie sur la Basse-Normandie, il reconnaît qu'elle n'était guère passionnante. De cette France qu'il a sillonnée à pied, il préfère le Cotentin et l'Auvergne.

Plusieurs de ses anciens élèves sont devenus des personnalités : les cinéastes Bertrand Blier et Yves Boisset. Les écrivains : Philippe Sollers et Jean-René Huguenin qui fondèrent la revue Tel Quel.

Il parle d'Huguenin comme d'un être charismatique, fascinant, avec de beaux yeux écartés, qui a écrit un seul livre culte : La côte sauvage et est mort à 26 ans.

Jean-Edern Hallier fut également dans sa classe avant d'être renvoyé de l'école.
« C'était un fou génial qui arrivait chez moi en Ferrari. Il avait épousé une italienne millionnaire et en 1968 il divorça pour se remarier avec une avocate qui lançait des pavés entreposés dans la Ferrari ».

Les amours tumultueuses des écrivains semblent avoir retenu l'attention de Gracq car il se plait à évoquer sa grande amitié avec André Pieyre de Mandiargues et sa femme Bona. « J'ai été témoin du remariage de Bona avec Mandiargues après qu'elle soit partie plusieurs années pour vivre avec Octavio Paz. Ils se sont remariés à Venise car Bona était la fille du peintre vénitien De Pisis. La Marge a eu le Goncourt mais Le lys de mer est le chef-d'oeuvre de Mandiargues. C'est un véritable écrivain! »

Il se souvient aussi de René Char qui, à 83 ans, a quitté sa compagne pour épouser une jeune femme. « C'était un homme puissant, coléreux, bon vivant mais qui avait peur de mourir ».

Ma présence aux cotés de Jean Guillou n'était peut-être pas étrangère à l'évocation de ses souvenirs d'hommes prêts à toutes les folies par amour. Cependant, Julien Gracq gardait entière discrétion sur sa propre vie sentimentale.

Lorsque je lui demandais s'il recevait beaucoup de lettres de lecteurs, il me répondit par la négative ajoutant que certains auteurs incitent parfois à la correspondance. En revanche il reçoit des courriers de collectionneurs d'autographes, surtout des Allemands qui attendent une lettre manuscrite en retour.

Je retiens dans mes notes éparses quelques phrases ayant trait à l'écriture et autres pensées :

« Il n'est pas nécessaire d'écrire tout le temps pour être écrivain ».

« La poésie s'arrête après Apollinaire ».

« J'avais acheté l'édition originale très rare d'Une saison en enfer, je l'avais payé très cher. Puis, des années plus tard, on trouve des centaines d'exemplaires dans une caisse, au fond d'une cave, et soudain mon exemplaire avait perdu de la valeur! »

« Tristes Tropiques est une oeuvre littéraire majeure mais elle n'a jamais été reconnue sur ce plan-là ».

« Je suis d'accord avec le Tractatusde Wittgenstein : en art, ce dont on ne peut parler, il faut le taire et je critique la critique pour cela ».

« La psychanalyse est importante dans la littérature contemporaine ».

« J'ai deux noms, donc deux identités ». Louis Poirier et Julien Gracq.

« Mon admiration va à la philosophe Simone Weil, grand écrivain et femme
engagée
 ».

« à Saint Florent, si je ne passe pas à la télévision, je ne suis pas considéré comme un écrivain ».

« Comme j'ai toujours aimé le football, le Président de la République a voulu m'inviter à la finale de la Coupe du Monde, l'année où la France a gagné. Il voulait me faire rencontrer Zidane mais c'était un coup publicitaire. J'ai chaque fois refusé les invitations présidentielles ».

« J'envisage de reprendre la lecture de La mort de Virgile d'Hermann Broch et de la Jérusalem délivrée du Tasse que je n'ai toujours pas lue ».

« Je lis peu de poètes contemporains mais j'ai de l'intérêt pour Eric Faye ».

« Les écrivains d'aujourd'hui ont peu de connaissances scientifiques. J'ai rencontré dernièrement un chercheur à la retraite qui va s'occuper du traitement des déchets nucléaires. Je m'intéresse à l'anti-matière ».

« Les vitamines sont très importantes. Le soir, je ne mange que des légumes, de la salade, des fruits. Enfant, j'avais des engelures parce que je manquais de vitamines ».

Le dernier passage de mes notes concernait les mouches… Julien Gracq s'étonnait de la disparition des mouches. Dans son passé, elles étaient présentes en abondance et l'image du mur de l'église couvert de mouches restait gravée sous ses yeux.

En le raccompagnant jusqu'à sa maison, je revois le petit homme gracile gravir les escaliers le pas alerte. Il s'empare des clés dans une poche mais celles-ci lui glissent des doigts et tombent au sol. Avant même que je n'esquisse le geste de les ramasser, Gracq s'accroupissait et me devançait avec souplesse et agilité. Je pensai alors, combien cet homme, bientôt centenaire, dépositaire d'un riche passé, se plaçait toujours en avance sur nombre de ses contemporains.

Certes, il me manque les raccords entre les paroles de Gracq et je deviens celle qui rabote, triture, découd son intelligence pour ne livrer que des miettes récoltées sous la table de ce banquet de mots.

Les anecdotes de la vie l'emportent sur les virtuosités de l'esprit; le grand écrivain est ramené à sa dimension humaine pour le rapprocher un peu plus de nous.

Julien Gracq est allé rejoindre Stendhal au ciel des lettres, il nous reste ses livres pour le rendre immortel.




Téléchargez ce texte en format PDF.