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Sophie Buyse - Psychologue 
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Le veilleur de nuit


Paru dans « Résidences Secondaires »
Éd. Cadex, Portiragnes, 1995.

Publié également dans « Autopsy »


“Pour Youri, Fidel et Dominique”

C'est ce crochet, suspendu au toit de l'étable, qui reçut le nœud coulant enserré autour de la gorge de mon père. Il s'est harnaché aux lanières de cuir qu'il passait, chaque jour de son existence, aux encolures de son élevage de chevaux brabançons. Des bêtes puissantes, aux jarrets galbés tels des courbes féminines. Mon père flattait leur croupe, taillait adroitement leurs queues et tressait leurs crinières. Il traitait son troupeau de pouliches en amazones, en écuyères et les aimait plu ardemment que tout autre femme. Notre ferme familiale, depuis trois généra-tions, entendait retentir l'impact des sabots dans la cour carrée, au pas, au trot, au galop. On s'éveillait aux chants des hennissements et notre saveur d'humain disparaissait sous les effluves d'écurie, de crottin, de ballot de foin. La tête de mon père s'auréolait d'herbes des champs, d'épis d'avoine, il arrivait qu'un oiseau interrompe son vol pour picorer son crâne.

Je croyais le comprendre, le connaître et j'aurais donc dû me douter qu'il ne survivrait pas à l'expropriation d'Ascq. Mon père ne se souciait guère du surgissement de cette ville dite "Neuve" à proximité de Petit Prez. Il est vrai que ses chevaux n'intéressait plus personne. D'occasion on lui demandait d'exhiber leurs silhouettes fières et robustes dans des films, des publicités. En quelques années, Villeneuve proliférait, s'étendait : rectiligne, longiligne, moulée sur mesure, bétonnée, dupli­quée… Avenir, futur, modernité s'avançaient menaçant et, d'une enjambée, Villeneuve a expulsé les archives de la ferme que mon père tentait de conserver. A l'époque, Ascq était un homme de décision, de pouvoir, il ne parlait que de création artistique pour sa ville nouvelle. Art, lettres, théâtre devaient régner en maître absolu. Ascq inaugurait des musées contemporels, installait des écrivains d'Etat en ses murs pour qu'ils s'atèlent à leurs oeuvres, donnait aux rues des noms "lettrés". D'anciennes usines furent transformées en ateliers d'artistes : peintres, sculpteurs eurent pour mission de recycler les forges, les creusets, les turbines…

Ascq se moquait des bêtes, des pâturages de mon père, il avait une autre idée de la culture et s'entendait à transformer notre Petit Prez en Théâtre. Et justement, dans cette étable où mon père s'est pendu, Ascq a planté sa scène, son spectacle de l'éphémère. Il est monté sur les planches, sous le gibet de potence. Bien sûr, il n'a pas osé lever le rideau tout de suite, le fantôme de Petit Prez hantait encore cette bâtisse.

Dix années après la disparition de papa, terres et pâturages furent submergés sous le lac artificiel né des déversements et crues diluviennes ordonnées par Ascq. Comme bon nombre d'habitants de Villeneuve, je reçu la mission d'écrire. Ascq décida de l'emplacement de plusieurs d'entre nous, enrôlés écrivains, dans ses brouillons de culture de la cité. A ma grande surprise, je me suis retrouvée dans notre maison d'enfance, à Petit Prez, chez Papa ! Les autres auteurs avaient tous refusés la résidence car le lieu abandonné semblait maudit. On me somma d'écrire, en sept jours, une nouvelle qui n'excéderait pas les dix pages. Ascq exigeait de moi un texte littéraire, poétique qui valoriserait la politique d'expansion artistique de sa ville rebaptisée : Villeneuve d'Ascq. Je me sentis pareille à Antigone, ne pouvant laisser la dépouille de mon père sans sépulture ! J'allais venger sa mort, écrire avec des mots d'amour et des mots de mort, des paroles de raison et de folie.


Comme Petit Prez s'était vue désertée, abandonnée, Ascq décida qu'un veilleur de nuit occuperait les lieux pendant ma détention. En ce temps là, Villeneuve attirait des voyageurs de tous les pays du monde et il se trouva que l'homme chargé d'assurer, à moindre coût, ma protection fût un émigré ukrainien. Le veilleur de nuit inspira mon temps de réclusion : Ivan avait une imposante stature, un buste massif, les pommettes saillantes, les arcades sourcilières proéminentes, la mâchoire volontaire arborée d'une incisive d'acier, interrompant l'alignement des dents.

Cet individu corpulent avait pour tâche de s'effacer, se taire, isoler les murs lézardés de la ferme pour préserver mon travail de rédaction. Ascq lui imposa de ne jamais monter à l'étage déranger l'écrivain. Ivan fit néanmoins beaucoup de bruits, il martelait, clouait, se déplaçait au rez-de-chaussée d'un pas cadencé, se bottes résonnaient contre la pierre. Je guettais les sons qui s'élevaient jusqu'à mes oreilles. Transformant ces rumeurs, je me sentais au premier jour, à l'origine des rythmes, de la musique. Ivan m'apparaissait en homme des cavernes qui, à force de percuter des silex l'un contre l'autre, s'émerveille de leur sonorité.

Recluse, dans ma chambrée, les va et vient de l'Ukrainien traversant la cour, les couloirs, l'étable me parvenaient amplifiés. On aurait dit que les sons grimpaient aux murs, m'assaillaient, m'es­caladaient… J'en discernais chaque modulation, intonation. Le lit d'Ivan se trouvait vraisemblable­ment au-dessous du mien et, de nuit, son souffle lourd ébranlait mon sommeil. Pouvait-on parler d'une respiration ? Il me semblait entendre le blizzard des steppes, une bourrasque ukrainienne s'insinuer jusqu'à moi, me hérisser.

Je voulu reproduire la scène sonore qui m'obsédait, distrayait le cours de mon écriture. Imaginant un décor de théâtre qui représenterait notre habitacle étroit, je projette alors son intérieur surplombé du mien. Un échafaudage, dressé de poutre, permettrait aux spectateurs de nous regarder au travers.

Il serait possible d'écrire sept tableaux, figurant les jours de la semaine, se succédant comme les sept notes de musique et suivant sept mouvements ou nuances musicales déterminées : Adagio, Maestoso, Appassionato…


Jeune femme assoupie sur la tranche d'un récamier recouvert de peau de chamois.

Un bruit fracassant la réveille précipitamment. Le nouveau locataire emménage à l'étage du dessous. Un homme installe des caisses dans la pièce vide, percute les murs, les châssis, les portes, manifeste sa présence avec violence, martèlement. Il plante un clou dans le mur pour y fixer une toile. Instantanément, la voisine proteste du vacarme qui envahi sa chambre, ébranle le plancher, entrechoque ses verres, ses porcelaines. Mécontente, furieuse de cette intrusion dans son univers calfeutré, elle s'empare d'un balai et cogne le manche au sol : plusieurs coups successivement puis trois batte­ments dissociés. Ceux-ci annoncent aux spec­tateurs le début du spectacle.

L'homme répond à cet appel en s'assayant à califourchon sur l'une des caisses et percute le battant de ses paumes étoilées contre la paroi. Un bruit de tam tam cadencé entraîne la jeune femme hors du lit, elle est nue, telle une Eve à l'orée du monde et se couvre partiellement de la peau de chamois nouée à la hanche. Les percussions s'accélèrent, s'enroulent autour du corps de la femme. Elle tangue, ondule, emportée par le rythme. Les résonances s'emparent d'elle, la douleur du réveil a fait place au plaisir, la joie des rondes d'une cérémonie rituelle. Cette musique traverse la voûte de ses pieds nus et agit sur son corps, la met en tentation… On ne peut plus croire qu'il frappe une caisse de bois, on l'entend battre une peau tendue. Elle suit le mouvement, sinueuse, mime la danse du serpent ondulant de l'échine.


Le Slave que je croyais être un rustre, un primitif, m'a surprise, désarçonnée. Alors que je préparais mon repas du soir, le grésillement de l'omelette fut entrecoupé, accompagné de quelques notes de piano, espacées dans un premier temps, puis plus vifs. M'approchant de la source sonore, je découvris Ivan assis au piano qui improvisait des airs de son Ukraine natale. Ivan dont les mains ressemblaient à des hachoirs, jouait, inclinait la tête pour orienter son oreille vers le clavier, alors que son regard fouillait les souvenirs des cantates slaves. Il n'avait pas perçu ma présence, je l'épiais, dérobais à son insu ce touché strillé, ses doigts déliés. Bercée, envoûtée par le surgissement de ce concert improvisé, interrompant le silence de Petit Prez, je désirais entendre la voix, le timbre du soviet. Le veilleur de mes nuits n'avait prononcé mot depuis mon arrivée. Son vocabulaire, quoique rudi­mentaire, ne l'empêchait pas de me comprendre. J'écoutais les vagues houleuses de son accent : la langue roulait, entraînait une écume de salive et venait se fracasser contre les falaises de ses dents.

Ivan ouvre les cinq doigts de sa main droite, pendant que la gauche frappe sa poitrine ample et se présente : "Sportif de compétition d'eau, champion de pentathlon. Athlète russe !"

Sa constitution laissait présager en effet toutes ses prouesses, mais pas ses compétences musicales. Où donc Ivan a-t-il appris le piano ? Il me répond qu'il vivait à Kiev avec sa mère et sa sœur dans l'unique pièce de 27 mètres carré, où trônait le piano. Il exécute ses morceaux d'oreille, de mémoire en ignorant tout de l'écriture musicale. Nous restons là, sous la charpente de l'étable, assemblant des tronçons d'ambiance feutrée. J'oublie mon repas, Ivan me nourrit de Vodka, me parle de Gogol, Soljenitsyne, Tchekhov, Dostoïevski. L'haleine glacée, le cœur chaud, les pensées ivres, je quitte mon compositeur et poursuit, tard dans la nuit, ma rédaction solitaire.

J'en profite pour enrichir mes deux personnages : elle serait poète et lui musicien. Elle transcrirait la mêlée de perceptions sonores reçues de son mystérieux et secret voisin. Par une sorte de chassé-croisé créateur, il composerait, s'inspirerait de la voix mélodieuse et la portée de pas qui lui parviennent au-delà de la cloison. Elle s'éprend de sa musique sans le voir, il s'éprend de son chant transparent.

Ajoutons une écritoire, un piano dans leur espace respectif qui n'excédera pas 27 mètres carré.


L'étranger récite son vocabulaire français-russe en accompagnant les mots d'une note de musique. Le français résonne au long des notes aiguës, tandis que le russe se pose volontiers à proximité des sons graves. Pour la première fois, la jeune femme découvre le lieu d'origine du musicien. Elle se souvient de la Petrouchka de Stravinsky, revoit les Tableaux d'une exposition de Moussorgski et Shéhérazade de Rimski-Korsakov. Le russe récite les temps des verbes irréguliers comme une marche militaire, déambule de long en large, au pas.

Au dessus de lui, la jeune femme se prépare un Thé. La bouilloire est posée sur un feu. Amenée à ébullition, celle-ci pousse son cri strident.
Interrompu par ce sifflement, comme s'il venait de percer le mur du son, le Russe revient à son piano et cherche la note entendue. Il enfonce la touche du Si aigu et, satisfait, répète la note légèrement puis de plus en plus fort. Accordant un La au Si, il donne un nom à sa voisine, inconnue. Il l'appellera Silla, elle devient "Silla" et nulle autre : femme en ébullition, brûlante, bouillonnante.


Levée très tard ce matin, Ivan était parti courir autour du lac. La ferme paraissait déserte de son absence. Je profitais néanmoins de cette désertion pour m'introduire dans sa tanière, à la recherche d'indices, de traces… Une odeur de fauve imprégnait la chambre, un désordre indescriptible y régnait, les lueurs d'un aquarium sans poisson me plongeait dans une pénombre violette. La pièce n'avait rien d'humain, elle était bel et bien animale et ma présence en cette jungle basculait précipitamment de la Diane chasseresse, traquant les empreintes du gibier, à la proie fourvoyée sur le territoire de son prédateur. Et si Ivan rentrait à pas de loups, me trouvait sur sa couche… Troublée, tremblante, mes mains brûlent de démêler les broussailles de sa litière à la recherche d'une griffe, d'un poil ou du marquage délimitant l'aire de repos du guerrier. Affairée à cette quête, l'image de mon père ressurgit dans mes pensées. Je m'en étonne ! Qui cherches-tu ? L'homme ou la bête, un veilleur de nuit ou un mort ? Je réalise que le silence de Petit Prez, privé de la voix du slave réactivait mon angoisse du père absent, de petite fille abandonnée. N'avais-je pas fait de mon père un centaure : statue équestre où l'homme et sa monture se confondent.

L'aquarium sans poisson était pareil à moi-même, évidé. Je regardais la main avec laquelle il me fallait écrire, elle ressemblait douloureusement à une arrête.


Silla remonte le cadran d'une pendule avant de se coucher. Le tic tac de l'horloge engorge de sons le silence. La pièce partage l'obscurité de la nuit, seule une bougie oscille encore sous le vent de son haleine. Ses doigts pincent la source lumineuse, elle plonge dans l'opacité absolue.

Le Russe ne dort pas, il pose un métronome sur le piano, découpe des séquences de temps, décide de la vitesse. La lumière violacée d'un aquarium sans poisson, jardin de plantes aquatiques, absorbe notre regard.

Un robinet dévissé distille un goutte à goutte assourdissant qui tire Silla de son sommeil. Elle resserre l'écrou et la larme sortie de son long cou d'acier se tait.

Le Russe compose : ses notes tombent sur la portée, une à une, s'assemblent, s'accrochent, s'écoulent.

Dehors, la pluie fait ses premiers pas, ses entrechats, ses claquettes. Variation des timbres d'eau, dilués, dilatés. Le musicien se jette à l'eau, ses doigts en corniches s'imbibent d'averses, d'orages, de pluie diluvienne. Il capture le clapotis, le tapotement des perles liquides.

Silla, noyée dans un rêve, songe que le corps du russe est couvert de notes de musique, il s'habille des sons. Elle répond à sa peau mélodique en s'offrant à lui vêtue de calligraphie. Un faisceau de lumière projette une partition contre le torse du russe dès lors que le dos de Silla dévoile une page de son manuscrit. Superposition de la partition et la lettre, corps qui se mêlent, palimpseste sensuel.

Extinction des feux et apparition des sons : unisson de cœurs qui se battent, oreillettes et ventricules claquent, se frappent… Les rythmes, débits sanguins s'accélèrent, les souffles, respirations se précipitent. Les gorges déploient leurs concerts d'écho, de gémissements. Leurs râles de plaisir se muent peu à peu en complainte amoureuse des faunes, en opéra aux vocalises de parade séductrice : brame de cerf, mélopée de grillons, croassements de batraciens. Bestiaire d'amour.


Une lettre est arrivée d'Ukraine, Ivan a déchiré l'enveloppe, empressé de recevoir des nouvelles de sa mère. Je découvre l'écriture au revers, cyrillique, solidement plantée sur la feuille.

- Toutes les lettres, les colis que j'adresse à ma famille sont ouverts, éventrés pour voler l'argent, les provisions qu'ils contiennent. La poste appose un cachet sur son forfait qui annonce : "Nous avons trouvé cette lettre déjà ouverte." On ne peut pas avoir confiance.

Ivan, ému de retrouver des instants de proximité avec sa mère, me confie quelques traits, une esquisse de son histoire familiale.

- Ma mère est née pendant les grandes famines d'Ukraine provoquées par le Stalinisme, dans les années trente. Mes parents-parents sont morts de faim quand elle a eu deux ans. A l'époque, la situation était si catastrophique qu'on pourchassait les bébés pour les manger.

Il me parle des fausses promesses du communisme, de la révolte des fermiers contraints à travailler dans les Kolkhozes qui décimaient leurs terres… et moi je pense au suicide de Papa, ses champs dévastés, ses chevaux à l'échafaud !


Silla bouscule les livres de la bibliothèque, elle pose plusieurs ouvrages sur sa table de travail et réunit ses outils d'écriture dans un cérémonial très ritualisé : encre, plume, papier. Elle feuillette les livres et sélectionne des passages de ci de là, recopie des extraits. Silla entreprend d'écrire, une lettre recomposée à partir des correspondances de musiciens, simultanément, le spectateur découvre le texte des lettres sous la forme de sous-titre projeté au long du plancher du russe.

"Mon pauvre Robert souffre atrocement. Tous les bruits se transforment pour lui en musique." Clara.

"Ne te tourmente pas, ma chère Clara, en ce qui concerne mon secret ; c'est l'intime histoire de ma douleur. " Robert Schumann.

"Au lit, les pensées se pressent déjà vers toi, mon immortelle Bien-Aimée, parfois joyeuses, puis de nouveau tristes, demandant au destin s'il nous exaucera. Vivre, je ne le puis qu'entièrement avec toi, ou pas du tout : j'ai même résolu d'errer au loin, jusqu'au jour où je pourrai voler dans tes bras et pourrai me dire tout à fait dans ma patrie, puisque je serai auprès de toi, et où je pourrai plonger mon âme entouré de toi dans le royaume des esprits." Lettre à l'Immortelle Bien-Aimée" Ludwig Van Beethoven.

"Quand je succombe à un grand amour, quand je ne puis résister à la passion, quand les tentations me déchirent comme feraient les crocs d'un chien, j'oublie le monde, comme ce fut le cas pour vous ; je suis prêt alors à tout donner à une femme, à sacrifier ma vie à mon oeuvre. Il n'en fut pas ainsi avec les autres femmes ; avec elles, je n'ai jamais perdu la tête…" Lettres de Chopin à Maria Wodzinska.

Schubert. - Vous me demandez des nouvelles de ma Symphonie.
Caroline. - Oh ! Oui : est-elle finie ?
Schubert. - Souvenez-vous, Caroline, nous avons reconnu d'un accord mutuel que notre amour, ô combien passionné et réciproque, est impossible. Alors, un jour, devant un immense champ de blé mûr, prêt à être moissonné et dont un vent propice échevèle les vagues blondes, tandis qu'au lointain l'orchestre des anges fait alterner des couplets de l'
Ave Maria et des passages de notre Symphonie, vous prononcez des paroles inspirées : "De même que notre amour n'aura pas de fin, cette Symphonie que je vous dois d'avoir écrite ne sera jamais achevée !"
"La Symphonie Inachevée" dialogue fictif entre Caroline Esterhazy et Franz Schubert, extrait du roman d'Henry Malherbe.


Ivan me propose une promenade le long des berges du lac.
- Il y a encore un bunker caché par les arbres, datant de 1938, je vais te le montrer.
La végétation a envahi ce vieux vestige de guerre, il ressemble maintenant à un temple de Bouddha, un tabernacle qui n'a plus rien d'offensif ni menaçant.
Mes yeux ciblent les épaules massives d'Ivan alors qu'il m'indique l'épaisseur des murs de la forteresse.
- Vous en Europe, vous avez des livres d'histoire qui racontent les guerres. A l'école, chez nous, on ne parlait pas des horreurs du Stalinisme, des massacres, des goulags. La religion était formellement interdite ou bien c'était la prison… Maintenant, comme pour se protéger de la vie si dure, tous les Russes vont dans les églises. L'église est pareille au bunker.
L'eau du lac, dormante, ramène à la surface des vagues de souvenirs dans les pensées d'Ivan.
- Pendant trois ans, j'ai vécu dans un navire militaire. On m'a envoyé à la marine parce que j'étais costaud. La vie à bord était très rude, pénible! Nous étions 2000 matelots sur le bateau et il y avait des portes, de couloirs en tous sens, identique, gris, gris… Nous aussi, on portait le même uniforme, la tête et les corps semblables, seul les numéros de matricule changeaient. Les premiers jours, je me perdais dans cette immensité, cette nuée d'homme et quand il m'arrivait de demander où je me trouvais, les marins me frappaient! Il faut apprendre très vite, interdiction de se tromper… J'étais responsable de la mise à feu des canons. Je me souviendrai toujours du bruit des détonations !

Le téléviseur de Silla diffuse les informations mondiales. Les séquences survolent les territoires en guerre, les luttes entre populations, les attentats terroristes… La voix du présentateur se dissipe sous les rafales de mitrailleuses, les détonations, bombardements.

Le visage du Russe se contracte, il entend par delà les cloisons des percussions de mort. Son corps se raidit, comme prisonnier d'une cuirasse, une armure. Ses mains se recroquevillent, les poings arrogants en position de combat. Les doigts du pianiste se sont refermés. Ses poings tombent retentissant aux extrémités du piano. Reconnaissant les déflagrations de mitrailleuses, l'oreille perd le réflexe affectif hostile à l'agression et se laisse emporter par la musicalité des bombes, des explosions. Le musicien ne résiste pas à la tentation de transformer les coups meurtriers en une mélodie vivace. L'instrument sublime l'horreur, la mort devient audible, elle a une voix, un chant. Le Russe descend en Enfer, à la suite d'Orphée, guidé par des tambours militaires. Il se souvient des musiciens dégénérés du camp de Terezín, de la Symphonie des chants de deuil composé pour Auschwitz par Gorecki.

Silla reçoit une cassette sur laquelle il a enregistré ces deux orchestres du funeste.


Aujourd'hui, l'air du lac s'est appesantit d'une odeur fétide de poissons en putréfaction. Au bord des rives, des carpes ont été abandonnées par les pêcheurs. Ivan me dit :

- Ils pêchent pour le plaisir et ne mangent même pas les poissons. Ils les jettent.

J'ai ramassé du sable, des galets pour les poser dans le fond de mon aquarium et, je ne sais pas pourquoi, mes poissons sont tous morts. Le sable du lac est empoisonné.

- Je trouve, poursuit-il après un long silence, que les gens d'ici devraient parfois imiter Diogène, ils compren­draient…

Diogène s'enfermait dans un tonneau. Le premier jour, c'est tout à fait supportable, au second, il se sent un peut à l'étroit, au troisième, son dos le fait souffrir… A la fin, il doit absolument sortir et, une fois dehors, la lumière, la liberté de vivre deviennent exceptionnels.

Ivan prend ma main, la serre puissamment. Il me tient, m'enferme la paume, son corps m'encercle, ses bras tels des poutres, ses cuisses telles des poulies, sont mes contreforts, l'échafaudage qui me quadrille. Ivan l'Ukrainien est mon tonneau, la barrique dans laquelle je veux m'immerger !


Le Russe, de retour chez lui, enclenche un répondeur téléphonique. Nous entendons enfin sa voix, son nom : "Vous êtes bien chez Vladimir, je suis absent pour le moment…" ainsi que l'enfilade de messages qui lui sont adressés. Silla capture des voix féminines, elles s'enchevêtrent : les unes françaises, les autres russes ainsi qu'une communication d'ordre professionnelle où un organiste se soucie de l'érosion du ré dièse de son instrument. Elle s'interroge sur la provenance de ces voix, qui sont-ils, que veulent-elles ? Silla rédige un poème à l'intention de Vladimir qu'elle intitule : "L'érosion du Ré dièse".

Mon adoré,
Couchée sur ta clé de sol, lascive, j'écoute les soupirs de ta peau docile, laminée, cirée.
Erosion de ton corps si las, doré, mi-clos.
Mon admiré,
Fascine-moi, façonne-moi, Affame-moi…
Et si la caresse des sons domine tes sens, que ton souffle siffle, ton dos se cambre,
Viens sur ma portée, enchante mes silences.

Vladimir se dirige vers son poste de radio, tourne l'interrupteur et voyage sur les fréquences d'une langue à l'autre. Il chevauche les ondes, arabes, italienne, allemande, anglaise, les voix changent fascinent le musicien qui s'assied au clavier et se promène sur l'échelle des sons comme s'il voyageait d'un continent à l'autre. Le piano devient un atlas géographique, la note "La" qui obsédait Schumann et lui faisait perdre la raison, s'inscrit telle une frontière délimitant l'espace sonore. Il interprète la découpe de la Russie et accède alors aux limites entre son intérieur et l'espace de Silla. Ce "La" devient la base de l'accord, la première lettre de son alphabet musical et le monogramme emblème de Silla.

La poésie de Silla s'insinue sous la fente de la porte de Vladimir


À ce jour, je me sentais aride, incapable d'écrire, ma main s'enlisait. Pourquoi mon projet de piéger Ascq piétinait ? Séduite par un veilleur de nuit, il s'en suivit que mon texte me séduisit. Une écriture de parade viendrait-elle à bout de mon commandeur, telle une Judith enchantant Holopherne pour voir rouler sa tête entre ses seins ? Mes mots serviraient-ils d'appâts ? Non, l'encre ne suffisait pas et je demandais à Ivan de me secourir, me seconder.

Ivan propose d'accompagner la pièce de théâtre, les gestes de Silla et Vladimir. Tandis que je m'adonnais à la lecture, ses doigts plongeaient au fond de ma gorge, s'humectaient à mes lèvres comme si ce contact permettait une meilleure préhension des touches. Ses compositions étant toutes le fruit d'une inspiration spontanée, improvisée, je ne voulu rien perde de ses créations. Le piano contenait à cet effet une mémoire incorporée qui permettait de rejouer l'air enregistré. Par moment, il me semblait qu'Ivan déshabillait mon oeuvre, sa musique me dépouillait, alors qu'à d'autres, il m'habillait, me recouvrait de tonalité colorée. Les sons opéraient une surprenante mise à nu des mes émotions. Je me mis à découvert d'Ivan et tout en lui indiquant le crochet qui emporta la vie de mon père, j'y suspendit, une à une, les pièces de mes vêtements. Poursuivant le récit du drame, je ressenti un allègement, un soulagement. Mais ce n'est que lorsque le poids du corps d'Ivan me cloua au sol, obturant chacun de mes orifices, comme il le fit des fissures dans les murs de Petit Prez, que je me libérai du gouffre de la mort.


Silla reçoit une invitation de Vladimir. Il souhaite réaliser une sculpture sonore de son corps et demande à la jeune femme si elle serait éventuellement d'accord de poser pour lui.

Elle s'installe face au miroir et regarde ce qu'il manque à son corps pour figurer une sculpture sonore. Convaincue que sa peau reste muette, que le tambour de son cœur ne résonne pas assez fort, que ses os ne s'entrechoquent pas suffisamment, elle s'entoure, se pare de colliers, boucles d'oreille, bracelets aux poignets et aux chevilles qui tintent à chacun de ses déplacements. Siamoise de Salomé, elle s'exerce à une danse des sept voiles, se déhanche, se contorsionne, entraînant les grelots de ses chaînes à sa suite. Un à un, Silla descend l'échelle qui la mène dans la demeure du russe. Vladimir la soulève de terre, l'emporte jusqu'au socle du piano, l'allonge et dispose ses bras, ses jambes suivant les positions qu'il veut leur attribuer. Il la dépouille du tintamarre de ses artifices, jette au sol les bijoux bavards dont elle s'était encombrée.

Vladimir dénude Silla et lui donne la pose de "L'origine du monde".
- Courbet n'avait que la peinture, je vous offre les sons, le rythme de mon adoration perpétuelle.

Ecoutez la musique de vos cheveux, ils croissent comme une herbe folle, le vent frissonne, s'insinue sous leurs gerbes dorées, soulève ce champ de crinière indomptée.
Et là, votre sein bourgeonne, je m'empare du fracas de son éclosion. Ils chantent en duo le réveil du printemps.
Mes doigts galopent sur la verte vallée de votre ventre, le sabot de mon ongle au dos de votre peau pavée.
Ombilic d'où tourbillonnent mes sons, spirale, siphon qui attire mes lèvres, absorbe ma salive à son encolure.
Bocage de pilosité, herse touffue où mes mains viennent se nicher, secouer vos branchages: frêle fagot qui m'enflamme.
Pétale de sexe effeuillé, conque irisée, tu clames les louanges de la nature.

Arrivée au terme de mon séjour à Petit Prez, Ascq vint collecter sa nouvelle. Je l'entraînai jusqu'à l'étable, lieu de son crime, et lui ai déclamé mon texte. La musique d'Ivan accompagnait ma voix, mes mots. Ascq s'emballa, il fut si enthousiaste qu'il distribua dans toutes les boîtes aux lettres de sa contrée une version de la nouvelle. Les radios dûrent diffuser, à longueur de journée, la composition du veilleur de nuit. Et le Théâtre de Petit Prez mis en scène les sept tableaux sonores jaillis de mon inspiration. On ignore pourquoi mais, au jour de la première représentation, les comédiens quittèrent subitement leur rôle, ils soubliaient leur texte, parlaient en empruntant la voix d'un autre… Les spectateurs fuirent la salle de spectacle, terrifiés.

Ce phénomène étrange, cette curieuse malédiction ne se limitait pas au territoire de la ferme, il s'étendit par delà le lac du Héron, eau artificielle, étendue morte qui commença à cracher ses carpes le long des rives. Les pêcheurs habitués à prendre place dès l'aube, abandonnèrent là leurs cannes et les poissons qui mystérieusement s'étranglaient les branchies en s'enroulant autour du fil en nylon.

Toute la politique culturelle d'Ascq, ses lieux de détente et d'activité artistique dégénéra peu à peu. Les habitants de Villeneuve ne lisaient plus, ne se déplaçait plus ni aux concerts, ni aux expositions, ni au théâtre. Ils ne regardaient plus les peintures, ne lisaient plus. Jamais l'art ne s'était porté aussi désespérément mal. Les livres, les toiles, les instruments de musique finissaient aux ordures.

Ascq, précurseur de la révolution artistique, rougissait de honte, on le reniait, sa ville lui apparaissait maintenant triste, loin du temps, des gens. Il pris soudain conscience qu'on ne peut vivre, habiter une oeuvre d'art et conditionner des auteurs à créer sur commande. Les adeptes, les adhérents de la croissance personnelle par le biais de l'art, trahirent leur vocation première et firent retour à la nature, à l'origine du monde.




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Paru dans « Résidences Secondaires »
Éd. Cadex, Portiragnes, 1995.

Résidences secondaires recto

Résidences secondaires, collectif,
Coll. David

15 x 21.5 cm, 144 p.
ISBN : 2.905910.66.6


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Avant l'apparition de ce recueil, les auteurs ont offert de courts textes originaux au journal Le Soir, contant la manière dont ils ont écrit leur prose de résidence. Ces textes ont été publiés dans Le Soir, au cours du mois d'octobre 1995.